Comment j'ai perdu ma main.

Publié le 17 Juillet 2009

Comment j’ai perdu ma main.

(Dédicace à Sire C.)

 


 

Les goths ont envahi la place. Une armée de l’ombre, sombre et cruelle. À leur tête, le pire des personnages qui soit. Une sorte de docteur Mabuse au regard halluciné dissimulé derrière d’étranges lunettes noires. La partie s’annonce serrée. D’autant que je ne dispose d’aucune arme – étant venu en paix, je n’ai pas jugé bon de m’alourdir. Campant sur mes positions, je m’apprête à livrer combat. Quoi qu’il puisse m’en coûter, je vais chèrement vendre ma peau. Simple question d’honneur.

Ou de survie.

- Argghhh, me dit la bête.

Je sens la terreur m’envahir peu à peu mais je ne veux rien laisser transparaître. Comme toutes les bêtes sauvages, cet être-là peut flairer la peur. Et en tirer partie. Il ne faut donc lui laisser aucune prise. Et encore moins d’avantage.

- Argghhh aussi, je lui réponds.

Je ne maîtrise pas les arcanes de ce langage mais il me semble suffisamment primaire pour m’en sortir avec de simples borborygmes. La bête renifle bruyamment. Ses mains sont dissimulées dans les poches de son long manteau noir. Que cache-t-il à l’intérieur ? Un couteau ? Une dague ? L’éventualité qu’il puisse s’agir d’une arme à feu m’effleure. Je me calle sur ma chaise et attends de voir venir. Je le sais rapide. Et dénué de tout sentiment. Il me faudra donc agir vite. Sans réfléchir. Ces êtres ont sur nous bien des avantages. Celui d’être guidé par leur seul instinct en fait partie.

- Murrfff.

Il tente d’entrer en communication. Mais pour me dire quoi ?

Je suis la lueur rouge qui brille sous le verre opaque de ses lunettes noires. Elle balaie la table où j’ai déposé quelques uns de mes ouvrages. Son regard s’attarde un instant sur la couverture du dernier. Une histoire de malédiction. De disparition. Il doit se sentir en terrain conquis. Tout du moins familier. Au minimum connu. La lueur rouge bouge à nouveau. Près de moi, j’ai disposé divers appâts pour attirer les gens comme lui. Les distraire. Leur offrir un os à ronger. Je sais qu’aucun d’eux ne saurait y résister. L’instinct est une chose, l’intelligence une autre. Bien supérieure à la première. La bave commence à maculer ses lèvres retroussées sur deux énormes crocs. J’ai déjà entendu parler de cette espèce. Les vampyres. Certains noms ne me sont pas inconnus. Celui de Father Sebastian par exemple. Serais-je en présence du Maître en personne ? J’en doute toutefois. Autour de lui, sa cours s’éparpille, prend position. On se renifle l’entrejambes. La tension devient palpable. Qu’attendent-ils pour bondir ? Me sauter à la gorge ? M’équarrir sur place. Chaque seconde de répit est pour moi une bénédiction. Encore un terme qui doit leur être inconnu. Je sens mon souffle revenir, ma respiration retrouver son rythme normal. Le fait d’être encore en vie est pour moi un signe. Ils ne sont pas venus là pour me détruire.

Du moins pas encore.

Comme je m’y attendais, la lueur rouge finit par se poser sur ma main. La bouche de l’être est secouée de violents spasmes. Il tente de se contenir. Cherche à se maîtriser. En vain. Ses lèvres se contractent, commencent à trembler. Il l’a vue. La proie. Le but ultime. Toute son attention est dorénavant focalisée. Il n’est plus en état de réfléchir – si tant est qu’il ne l’ait jamais été. Une femelle se détache du groupe. Vêtue à la dernière mode vampyre, elle chasse une longue mèche de cheveux blanc tombée devant ses yeux. Le reste de sa crinière est noire. Noire corbeau. Comme sa tenue. Corset au laçage serré, jupe en corolle. New Rock aux pieds. Un archétype. Je lui souris. À tout hasard. Elle ne me répond pas. La civilisation n’est plus pour elle qu’un lointain souvenir. Une simple passade. Oubliée. Dévoyée. Inexorablement oxydée. Je sens mes muscles se contracter. Presque malgré moi. Garder l’air détendu dans ces conditions relèverait de la folie pure et simple. Je le sais. Ils le savent eux aussi. Nous nous jaugeons les uns les autres.

- Combien ? Éructe la bête.

Le premier mot articulé à sortir de sa bouche. J’essuie mes mains sur mon jeans, sous la table. Inutile qu’il s’aperçoive de ma nervosité. Même si rien ne doit lui échapper. Il faut que je joue la montre. Faire le naïf, un rôle taillé sur mesure pour moi.

- Quoi ?

La lueur rouge ne bouge pas. Elle est comme aimantée par la main. Ma main. Celle que j’ai posée sur la table.

La femelle me fixe, elle aussi. Ses pupilles sont étranges. Fendues en deux, comme celles d’un chat. La couleur rappelle celle des félins, jaune vif. Sans doute des lentilles. À moins qu’elle n’ait déjà mutée. Ou soit en cours de métamorphose. Je vois sa langue passer sur ses incisives, puis ses lèvres rouge vermillon.

Rouge sang.

Un piercing troue sa joue. D’autres les lobes de ses oreilles. De sa narine. Jusque dans son cou. Elle porte un tatouage au creux de son bras. Une sorte d’ange déchu. Décharné. Vision d’apocalypse.

- Sire te demande combien pour ta main.

Je ne m’étais donc pas trompé. Cet être abject vient de me demander ma main. À moi. Je déglutis nerveusement. Je m’y attendais un peu, mais être mis comme ça, devant le fait accompli et surtout de manière aussi brutale… Je vais devoir trancher. Avant qu’il ne le fasse à ma place. Je vois un croc briller aux commissures de ses lèvres. Il bave. Les lourds crampons de ses chaussures grattent le sol. Il est transe. Devient incontrôlable.

- Je ne sais pas… il faut que je réfléchisse.

Un éclair traverse ses yeux. Suffisamment puissant pour traverser le verre opaque de ses lunettes. Il a vu ma main. Il la veut. Et il ne repartira pas sans l’avoir.

 


On dit que la nuit porte conseil. La mienne est pour le moins agitée. Je vois sa gueule hérissée de crocs s’abattre sur moi. Déchirer ma chair. Mastiquer mon cou. Se repaitre de mon sang. L’animal est blessé, dans son amour propre, au plus profond de cette âme qu’il a vendue au Malin.

Peu avant la fin de la soirée, j’ai réussi à m’éclipser mais la confrontation n’en est que repoussée. Elle aura lieu demain.

Deux mains.

Je m’éveille en nage, compte mes doigts pour en être certain. Ils sont tous là. Mais jusqu’à quand ? Le jour est levé à présent. Les goths doivent déjà être à ma recherche. Qu’adviendra-t-il de moi lorsqu’ils m’auront retrouvé ? Je n’ose y penser.

Je me mets en route.

 


Je n’ai pas le choix.

 


Le stand est là, intact. Je réinstalle mes livres, plante le décor. Mes mains tremblent. Elles sont encore plusieurs. Je manque renverser le gobelet de café que l’ont vient de m’apporter. De déposer devant moi. La rumeur enfle peu à peu, Il arrive. Précédé par une odeur d’encens, le corps démesuré de la bête se matérialise devant moi.

- Alors, tu as réfléchi ?

Moi ? Réfléchir ? J’en aurais été bien incapable. Je tente de me donner une contenance.

- C’est d’accord, je murmure.

Au sourire qui déforme ses traits, je comprends qu’il s’agit-là de la seule réponse possible. Celle qu’il attendait.

Je peux à nouveau respirer.

- Pose la main sur la table, me dit-il tout en cherchant quelque chose dans le sac qu’il vient de déposer à ses pieds – et que je n’avais pas encore remarqué.

Je m’exécute. Au propre comme au figuré. La sueur envahit mon visage. Je la chasse du revers de la main. L’heure a sonné. Un nouveau sourire déforme son visage. Ses crocs luisent au soleil levant. Tous sont là pour assister à la cérémonie. La femelle. Son mâle. Un témoin qui ne m’est pas inconnu. Des inconnus qui ne seront que des témoins.

La bête ferme les yeux. Au bout de son bras pend un hachoir. Il entame une prière – à moins qu’il ne s’agisse d’une incantation. Son bras s’élève au-dessus de sa tête. La femelle étouffe un cri.

La lame s’abat,

verticale.

Elle s’enfonce dans le bois de la table. Point de douleur tant son geste a été rapide. Rapide et précis.

La bête prend ma main et la porte à son visage. La renifle longuement.

Puis il part avec.

 

Finalement, je m’en tire plutôt bien.

 

 

 

 

Bien évidemment, tout ceci est une pure fiction (mâtinée de belles exagérations). Et quiconque se reconnaîtrait aurait immédiatement droit à mes plus plates excuses (je n’ai pas envie de crever dans d’atroces souffrances. Inconscient peut-être, mais pas fou).

Rédigé par JP

Publié dans #Délires sans importance (ni intérêt)

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Pierre BRULHET 18/07/2009 00:41

Harfff ! Trop bon !Envoie le à Sire Cédric !