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Publié le 29 Septembre 2010



Après la chronique du livre (Rock’n’roll psychose), voici l’interview de son auteur. Vous commencez à y être habitués (encore que ce ne soit pas systématique). Voici donc les réponses que Thierry Tuborg a bien voulu apporter à mes questions. Il y parle en toute sincérité, certains vont avoir les oreilles qui sifflent, bref, un vrai bon moment pour lequel je le remercie encore et que je suis fier de pouvoir partager avec vous.



Thierrytuborg


Monde de Matéo : Salut, on va attaquer par une question facile, nom, prénom, matricule.
TT : Tuborg, Thierry, 1 61 05 75 110 303 46.


MdM : À la fin des années 70 et au début des années 80 tu officiais dans le groupe Stalag qui faisait dans le rock « alternatif » aux côtés des Bérus, Sheriff et autres Wampas. Quel souvenir gardes-tu de cette époque ?
TT : Il y a erreur. Stalag n’a jamais été un groupe de rock alternatif. Il a été l’un des premiers groupes de punk rock bordelais, entre 1978 et 1982, alors que le rock dit alternatif est arrivé après le mouvement punk, à partir disons du milieu des années 80. Si les débuts des Bérus remontent à 1981, les Wampas se sont formés en 1983, et les Sheriff n’ont quant à eux commencé à Montpellier qu’en 1984 (d’abord sous le nom de Vonn). Stalag n’a jamais partagé la scène avec lesdits groupes alternatifs. En revanche, nous avons joué avec OTH, qui eux ont bien démarré durant la  vague punk. À cette période, il n’y avait rien, peu de structures, quelques associations qui organisaient des concerts improbables dans des MJC vermoulues, et très peu de labels. Tout était à construire. Et nous l’avons fait. Sortir un malheureux 45 tours à cette époque tenait de l’exploit. Nous enregistrions dans des studios qui nous coûtaient un bras, les prises prenaient deux fois plus de temps (prises en analogique). C’était avant l’instauration de la Fête de la Musique. Nous étions loin d’avoir tous le téléphone à la maison, se faire installer une ligne prenait deux mois, pas d’informatique, pas de courriels, pas de téléphones portables, pas de Myspace, pas de Facebook (c’était même avant le Minitel, c’est dire !)… Le Moyen-Âge, quoi. En même temps, chaque concert se déroulait devant des centaines de personnes, il y avait un vrai engouement, un besoin, une demande.


MdM : Parallèlement à ton travail d’écriture, tu continues de pousser la gueulante dans le groupe Stalingrad, penses-tu que ces deux arts soient complémentaires et lequel représente, à tes yeux, ta plus belle cour de récréation ?
TT : Là aussi, il y a erreur. Stalag, c’était donc 1978-1982. Et Stalingrad, pour moi, ça a été 2004-2008. J’ai arrêté de faire chanteur il y a deux ans. Je ne parvenais plus à me concentrer sur mes romans, il y avait les répétitions, les concerts, et l’écriture des textes pour Stalingrad, je n’y arrivais pas. J’ai toujours eu un mal fou à faire plusieurs choses à la fois. Il me faut aussi reconnaître qu’en tant que chanteur, je commençais à manquer de niaque. Je suis un vieux punk, et les vieux punks finissent toujours par payer leurs excès de jeunesse. Stalingrad poursuit son chemin en trio. Moi, depuis, je ne me consacre qu’à ce que je sais faire le mieux : écrire des romans rock.


MdM : Tuborg. Ce nom dit forcément quelque chose à ceux qui nous lisent. Comme un parfum de houblon mâtiné de mousse légère. Un rapport avec les fameux brasseurs (et là je ne parle ni de Pierre ni de Claude) ?
TT : Oui, je suis un lointain héritier des légendaires brasseurs fournisseurs à la Cour Royale du Danemark. Une chance, car si l’on attend de la création rock qu’elle procure de quoi manger, l’on déchante très vite. « Si ça rapporte, ce n’est pas du rock », déclare le narrateur de mon dernier roman Rock’n’roll Psychose.


MdM : Non seulement tu as des origines dans la bière mais ton grand-père n’est autre que Henri La Barthe, dit Ashelbé, auteur, détective et créateur du personnage de Pépé le Moko (celui-là même qui fut porté à l’écran par Julien Duvivier avec Jean Gabin dans le rôle principal) (source : wikipédia). Avec un pedigree pareil, ne te sentais-tu pas condamné à devenir ce que tu es, à savoir un punk qui écrit ?
TT : Oui, je dois tenir de ce mystérieux grand-père, le détective Ashelbé, créateur du fameux magazine Détective dans les années 20, publication à l’origine destinée à promouvoir son propre cabinet de détective, et qu’il vendra à Gaston Gallimard en 1928. Mais je ne l’ai pas connu, il a disparu de la circulation à la Libération. J’ai tenté de retrouver des traces de lui, particulièrement quant à la fin de sa vie, en vain. Peu d’informations circulent sur lui. J’ai tout de même appris qu’en effet, dans les années 30, c’était un excentrique qui aimait la vie la nuit, la teuf et tout ce qui va avec. Une sorte de punk avant l’heure ! J’aimerais bien produire une réédition de Pépé le Moko, aujourd’hui épuisé, ainsi que Dédée d’Anvers, son autre grand succès, adapté au cinéma par Yves Allégret avec Simone Signoret.
 

MdM : Peux-tu nous en dire plus quant à ton rapport à l’écriture ?
TT : Vaste question. Question ouverte donc… Je suis né pour écrire. Je veux dire, aussi loin que je puisse remonter, j’ai toujours su que je consacrerais ma vie à l’écriture. Gamin, je possédais une petite machine à écrire, un jouet, et je fabriquais des livres reliés tant bien que mal. J’écrivais aux journaux, je m’exprimais, et parfois mes courriers étaient publiés. À l’adolescence, devenir chanteur de rock m’est tout de suite apparu comme un excellent moyen de me mettre le pied à l’étrier en écrivant les textes de mon groupe, en l’occurrence ceux de Stalag. Chanter en France des textes en anglais, j’ai toujours trouvé ça d’une connerie rare. Écrire, c’est l’unique activité qui n’ait pas fini par me lasser, dans cette existence rasoir à mort.


MdM : Comment naissent tes histoires ?
TT : Je pars souvent d’un fait réel, un fait divers capté dans les médias ou bien une histoire personnelle, ou encore celle d’une connaissance. Je tourne cette histoire comme il me semble devoir la tourner, et elle finit par ne plus tellement ressembler au point de départ. Il faut bien entendu parfois grossir le trait, user de raccourcis ou au contraire développer certains aspects… Mais au final, la réalité dépasse bien souvent la fiction. « Les demi-vérités que j’ai fourguées étaient toutes bien en dessous de la vérité », a écrit Phyl Kennedy. Oui, la réalité dépasse tout le temps la fiction. Tout bonnement parce que la réalité, elle, n’a ni censeur, ni rédacteur en chef, ni éditeur, ni annonceur publicitaire derrière son épaule.


MdM : Lorsque tu commences un récit, sais-tu déjà comment il va se terminer ou te laisses-tu porter par ta plume (au risque de te faire peur toi-même) ?
TT : Commencer un roman, chez moi, ça signifie passer plusieurs semaines à élaborer la charpente, développer un synopsis déjà établi en couchant sur papier le résumé de CHAQUE chapitre, y compris (et surtout) le DERNIER chapitre. Une fois que cette charpente de quelques pages est élaborée, je commence à rédiger les chapitres les uns après les autres. Je me réfère toujours à la charpente, quitte à y ajouter des scènes ici et là, à mesure que l’histoire se développe. Mais d’une manière générale, oui, je sais exactement où je vais et précisément comment se terminera l’histoire. Car il y a toujours une chute, un rebondissement, et ça, on ne l’improvise pas au fil de la plume. Enfin, pas moi. Jamais.


MdM : Quels ont tes auteurs cultes ?
TT : Pas d’auteurs véritablement cultes à proprement parler (je n’ai pas d’idoles). J’ai aimé Richard Brautigan, Charles Bukowski, Raymond Carver, Jerome David Salinger, Emmett Grogan, Elmore Leonard, Lawrence Block, Boris Vian, Emil Michel Cioran, les premiers Philippe Djian, les premiers Jean-Paul Dubois, les premiers Diastème, quelques Didier Daeninckx, quelques Jean-Bernard Pouy, quelques Virginie Despentes, quelques Patrick Eudeline, quelques Vincent Ravalec…


MdM : Il est sympa Richard Bohringer ?
TT : Peux pas le saquer… Mais il faut lire mon dernier roman Rock’n’roll Psychose pour comprendre ton allusion ! Dans un autre livre plus autobiographique, intitulé Premières Gymnopédies, les années Stalag (2007), je taille le même genre de costard à Jacques Higelin !


MdM : Et il pense quoi, de vous, Patrick Eudeline ?
TT : Tu fais allusion à la chanson du répertoire de Stalingrad : « Que va penser Patrick Eudeline de nous ». Sur notre MySpace, il avait laissé un message à l’époque : « Eh bien je pense que vous êtes un groupe de punk ! » Docte déduction.


MdM : Tu as monté ta propre maison d’édition, le Cercle Séborrhéique, puis tu as publié au Serpent à Plumes (sous la direction de Daniel Picouly) avant de revenir au bercail… volonté d’indépendance ? De faire par toi-même ? Revival de l’esprit alternatif (si tant est qu’il ait, dans ton cas, disparu un jour) ? Ou frilosité du milieu littéraire dit « classique » face à un énergumène de ta trempe ?
TT : En 2005, Daniel Picouly dirigeait la collection Serpent Noir et il m’avait contacté pour signer deux de mes romans. Entre-temps, dans les grandes lignes et pour faire court, Le Serpent à Plumes à été racheté par Le Rocher, qui, lui, a été vendu à Privat, qui a revendu le tout à Gallimard… Picouly s’est fait saquer de la boîte avant même que ne sorte le premier roman qu’il m’avait signé (l’Affaire Sotomayor). Personne ne s’occupait de quoi que ce soit, surtout pas de la promo ! Ça tombait en pleine restructuration de la boîte. Par la suite j’ai compris que la nouvelle gazière du Serpent à Plumes, Nathalie Fiszman, ne souhaitait pas publier le second roman pourtant signé, quitte à m’abandonner l’à-valoir déjà versé contractuellement. Dont acte, j’ai publié ce roman au Cercle Séborrhéique, sous le titre Les Écrivains en costard-cravate (2007), en intégrant au texte initial des passages issus de mon expérience chez eux. Je hais les éditeurs traditionnels, leur petit univers germanopratin et petit-bourgeois est absolument vain. Je les haïssais avant le Serpent à Plumes (à qui je n’avais rien demandé), je les hais plus encore depuis cette consternante expérience. Je vends davantage de livres en utilisant ma propre structure, mon propre réseau. Je sais le faire, qu’ils aillent voir ailleurs si j’y suis, ce sont pour la plupart des incompétents super bien payés, qui font qu’un livre est si cher. Juliette Joste, éditrice chez Flammarion, n’a-t-elle pas elle-même reconnu : « C’est étrange, les seuls à ne pas vivre du livre, dans les métiers de l’édition, sont les auteurs eux-mêmes. » Publier chez un éditeur traditionnel ne m’a jamais fait baver, et ça n’est pas près de le faire. J’ai testé.


MdM : Ton Rock’n’roll Psychose raconte l’histoire d’un type qui écrit et dont les livres sont en voie de publication par un producteur de disques (vinyles uniquement) qui veut se lancer dans l’édition. Or il se trouve que tu écris et que ton livre a été publié par Kicking Books, branche littéraire de Kicking Records… faut-il y voir une autobiographie dissimulée et si tel est le cas, tu es le nègre de quel homme de plume célèbre ?
TT : Kicking Records a fait un boulot incroyable en 4 ans en France, il a produit une trentaine de disques de groupes qui tournent bien (Uncommon Men From Mars, Dead Pop Club, Black Zombie Procession, Teenage Renegade)… Lorsque nous nous sommes rencontrés, Stéphane Kicking et moi, il était sur le projet des Mémoires du new-yorkais Kevin K (dont j’aime beaucoup les disques). Il avait besoin d’un coup de main pour la conception du livre. De fil en aiguille, il m’a proposé la coédition de mes romans à venir. Il ne s’agit pas d’un éditeur traditionnel, c’est au départ un label rock, nous nous entendons parfaitement. J’ai sauté sur l’occasion, ça me permettait de ne plus rester tout seul dans mon coin. Comme mes romans ont toujours un point de départ non-fictif, l’introduction de celui-là fait allusion à ma rencontre avec Kicking Books. Mais contrairement au narrateur du roman, je n’ai jamais été le nègre de personne à proprement parler, même si j’ai une expérience de rewriteur pour des auteurs inconnus qui souhaitent améliorer leur manuscrit.


MdM : Ton héros, Rémi Bacalan, ouvre son récit avec une lamentation sur son âge. Il vient de franchir le cap de la quarantaine et visiblement ça lui fait mal. Quand on lit ta bio on s’aperçoit que tu approches toi-même du cap de la cinquantaine. Faut-il y voir une quelconque coïncidence ?
TT : C’est une coïncidence que ce roman sorte à l’approche de ma cinquantaine, mais ce que j’écris au sujet du cap de quarantaine est inspiré de ce que j’ai réellement traversé il y a dix ans lorsque j’ai dû franchir ce cap. J’ai vraiment éprouvé ce qu’éprouve le narrateur de mon roman. À la quarantaine, le schéma est en gros le suivant : soit tu commences à devenir un vieux con qui renonce, soit tu restes rock’n’roll. Ça peut être très violent, comme remise en question. Chez moi, ça s’est traduit par des épisodes de somatisation et d’hypocondrie sévères (on retrouve ça dans le roman). Et j’ai fini par franchir ce cap : quelques mois plus tard, je montais le groupe Stalingrad. Si ça se trouve, franchir le cap de la cinquantaine l’an prochain sera également une épreuve. Sauf qu’entre-temps, j’ai gagné en sagesse et en philosophie de la vie.


MdM : Te lire fait plonger le lecteur dans le monde des tournées, des groupes de rock, de cette ambiance que seuls ceux qui l’ont vraiment vécue connaissent (pour tous les autres, cela reste au niveau du fantasme). Peux-tu nous en dire plus sur ce mode de vie ? Parcours-tu toujours l’Hexagone (voire l’Europe) pour porter la bonne parole en one-two-three-four ?
TT : J’ai arrêté de faire chanteur il y a donc deux ans, mais j’ai conservé d’innombrables contacts dans le rock hexagonal, que ce soit chez les programmateurs, les tourneurs, les groupes… Tous ces zicos qui traversent le pays dans un van brinquebalant de clubs en pubs, de bars en festoches, afin de diffuser leur dernier album et d’enflammer quelques dizaines d’aficionados chaque soir. La foi toujours intacte. Rock’n’roll !


MdM : Aura-t-on l’occasion de te croiser dans des salons pour des séances de dédicaces en bee-bop-a-lula ?
TT : On va essayer d’en caler quelques-unes, mais d’une manière générale, les signatures dans les salons dits littéraires sont réservées aux auteurs issus de maisons d’édition traditionnelles, suivant le circuit de distribution traditionnel. Je n’en suis d’ailleurs pas fanatique. Comme l’a écrit Olivier Pelou dans la tordante nouvelle « Seul contre les Huns » (Douze et amères, recueil collectif, Fleuve Noir, 1997) : « Les signatures, je classe ça au rayon rigolade entre les soirées diapos et le dentiste, sauf que le dentiste c’est moins long. »


MdM : Dernière question, tu tiens ton journal depuis plus de quinze ans, il a été disponible sur le Net bien avant l’arrivée des blogs et autres pages Facebook… pour toi, apparentes-tu cela à un pur exercice de style, le moyen de rester en contact avec le monde ou s’agit-il d’un défouloir lancé à la mer telle une bouteille numérique ?
TT : Lorsque j’ai créé mon site internet (http://thierry-tuborg.nfrance.com), en 1999, c’était afin de proposer mes premiers romans en lecture gratuite. J’y avais tout naturellement intégré la version HTML de mon Journal Perso, que je tenais offline depuis 1995. On y trouve un peu de tout, tout ce qui ne peut figurer dans le roman que je suis en train de rédiger (il y en a toujours un sur le feu), même s’il arrive que des extraits du Journal Perso finissent par figurer dans mes romans. Oui, ça me permet de rester en contact avec tout le monde. Si l’on se demande comment je vais ou ce qui se passe dans ma vie, d’un coup de clic on a la réponse. Au début des années 2000, mon Journal Perso avait même été évoqué dans un article du quotidien québécois La Presse, les Canadiens étant de vrais mordus des diaristes. Philippe Lejeune, le spécialiste français de l’autonarration, en avait également parlé en 2000 dans son livre Cher écran, paru au Seuil. Depuis, on m’appelle le proto-blogueur. Pour ma part, je vois une énorme différence entre un blog et mon Journal Perso : depuis plus de dix ans, c’est non seulement de la rédaction, mais aussi de la conception et de la création de site, la charte graphique, le code HTML… Je ne me contente pas de balancer un texte dans une fenêtre et de taper « Entrée ». C’est pourquoi mon Journal Perso ne ressemble à aucun blog. Les blogs ont si souvent la même présentation… et si souvent des insertions de publicités.


Voilà, nous sommes arrivés au bout de mes questions. J’aurais pu en trouver d’autres (avec un passé comme le tien, ce n’est pas ça qui manque) mais je ne veux abuser ni de ton temps ni de ta patience. Alors il ne me reste plus qu’à te remercier et à inviter tout le monde à aller découvrir ton travail que ce soit sur ton site ou dans tes livres (et pourquoi pas les deux ?).

 

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Pour vous procurer les livres de Thierry Tuborg, une seule adresse, donc, celle de son site :

http://thierry-tuborg.nfrance.com/

Mais vous pouvez également vous rendre sur celui de Kicking Records (pour le dernier et les prochains) :

http://www.kickingrecords.com/


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Rédigé par JP

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