Trois oboles pour Charon, Franck Ferric.

Publié le 15 Novembre 2014

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A lire le nouvel opus de Franck Ferric, toutes sortes d'images, d'idées, de phrases vous traversent l'esprit. Et même si l'histoire est âpre, hantée de coups de foudre et de sang, on ne peut s'empêcher de songer à ce célèbre aphorisme de Woody Allen, « l'éternité c'est long, surtout vers la fin ». Pauvre homme, en effet, que le héros de ce roman, condamné à revivre éternellement la même damnation. Lui, l'homme-sans-nom (tout du moins au début) qui traverse les âges, vit, meurt et renait à chaque fois. Et entre chacune de ses résurrections, passe obligeamment par le fleuve, celui-là même qui mène de l'autre côté. Un fleuve et son batelier, son passeur, Charon en personne qui, lui aussi, s'en trouve condamné. Condamné à se répéter, à demander une obole que jamais le héros ne sera en mesure de lui donner. Et tout peut alors recommencer.

Pour l'un comme pour l'autre.

Éternellement.

Oh, bien sûr, le décor change.

L'armement aussi.

Les conflits s'étoffent et se radicalisent. Car l'homme-sans-nom s'en va de bataille en bataille et d'époque en époque. Affronte, à corps perdu, toutes les armées du monde. En Occident. En Orient. Sur terre. Sur mer. Et finit, à coup sûr, déchiqueté. Ou brûlé vif. Ou dévoré. Ou pendu. Ou noyé. Enfin bref, finit mal.

Mais loin d'être ennuyeux ou répétitif, ce récit reste au contraire captivant. La faute au style de l'auteur évidemment. Et à sa passion communicative. Car Franck Ferric sait enflammer, interroger et transmettre. Mais il donne surtout envie de se replonger dans l'étude de ces époques où son héros prend corps successivement.

Reprend vie.

Sans guère d'espoir.

 

Alors bien sûr, affirmer ici que la lecture de ce livre est en tout point facile serait par trop aisé. Car un Ferric, ça se mérite (je dépose le slogan, désolé). Ça ne se donne pas comme ça, au premier venu. Il faut... accepter de se laisser porter. Savourer la renaissance. Reconnaître la connaissance. Se laisser enivrer. Transcender. Succession de batailles et de cadavres. La folie humaine dans ce qu'elle a de plus fatal et de plus destructeur. L'auteur, on l'aura compris, sait manier la langue comme son homme-sans-nom la hache. Ou l'épée. Le cimeterre. Mais contrairement à lui, c'est pour ciseler et non pour trancher qu'il le fait. Un destin Homérique, dans toutes les acceptations du terme. Comme un long poème en prose. Une odyssée intemporelle.

 

« Les dieux sont des marchands de sable magiciens. De la futilité de ce combat perdu d'avance, de cette architecture plantée dans des fondations traitresses, ils ont fait naître la poésie. C'est l'unique chose qu'ils aient jamais réussi à faire. Et je crois bien qu'ils ne l'ont pas fait exprès. »

Extrait, page 12.

 

Un éternel recommencement, à l'image même de ce qu'est l'Histoire.

 

« Même s'il ne sait rien de ces hommes ni des raisons de leur guerre, le Revenant comprend la logique qui les meut. Tenir la ligne, serrer les rangs, couvrir le flanc : autant de mouvements qui existent depuis que l'homme a inventé la guerre. Tapi dans les épines, il se sent comme l'ivrogne qui s'éveille au matin sans savoir où il est mais qui, respirant les effluves de pisse et de mauvais vin, se sait en milieu familier. »

Extrait, page 118.

 

Ou seul le décor chance. Et les moyens de détruire, sans cesse, se perfectionnent.

 

« Je tuais et me faisais tuer. Et tout ce que je retenais de ces vagues incessantes de guerres qui déferlaient sur le monde, c'était que tout devenait plus compliqué. La manière de se battre ou de négocier. Les idées pour lesquelles les hommes s'engageaient sur la voie des couteaux. Le guerrier cédait peu à peu sa place au militaire. Et moi qui savait tout de la guerre, mais si peu de la discipline, et qui ne pouvais me résigner à laisser ma peau entre les mains d'un autre, je ne m'en trouvais qu'un peu plus déraciné. »

Extrait, page 226.

 

Pour sa première apparition chez Denoël, disons-le sans ambages, Franck Ferric frappe fort. Un authentique coup de maître. Et, plus que jamais, un auteur à suivre de près.

 

Sur le site de l'éditeur :

http://www.denoel.fr/Catalogue/DENOEL/Lunes-d-encre/Trois-oboles-pour-Charon

 

A noter la sortie annoncée, en mars 2015, d'un autre livre (illustré celui-là), né de sa collaboration avec Pierre le Pivain, aux éditions du Riez cette fois.

 

Sur le site de l'éditeur :

http://www.editionsduriez.fr/boutique/graffics/retour-a-silence/

 

 

Titre : Trois oboles pour Charon

Auteur : Franck Ferric

Éditions : Denoël – collection Lunes d'encre, 300 pages, 20,50 €

Rédigé par JP

Publié dans #Livres à lire

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