Les bienveillantes. Le débat contradictoire.

Publié le 24 Novembre 2006

Les bienveillantes, les deux faces d'un même roman.

 

 

 

Bonjour, dans le cadre de nos conférences numériques, j'ai le grand plaisir d'accueillir aujourd'hui MM. Jérôme Garcin, du Nouvel Observateur et Henry Crotter, alias Aïssa Lacheb Boukachache, infirmier et libre penseur de son état. Auteur de nombreux ouvrages, notamment aux éditions "Au diable Vauvert", M. Crotter a récemment développé une très intéressante théorie à propos de l'ouvrage récemment goncourisé, "Les bienveillantes" de Jonathan Littell. Le sujet semblant enflammer le Web, il m'a paru intéressant d'y revenir (et de donner ici la parole à ce M.Crotter dont l'analyse n'est pas dénuée d'intérêt).

 

Tout d'abord, rappel des faits:

 

Littell est grand (extraits de l'article paru dans le Nouvel Observateur, auteur: Jérôme Garcin).

 

Dans " les Bienveillantes ", un époustouflant premier roman de 900 pages rédigé en français, un jeune Américain fait raconter les horreurs de la guerre par un SS. Il s'appelle Jonathan Littell.


Il a 38 ans et la tête juvénile d'un attaquant de la Mannschaft au sommet de son art et de sa détermination à vaincre. Costume blanc, cheveux blonds, yeux bleus, plus un anneau à l'oreille gauche. Seuls le scotch et le cigarillo dissipent, dans le café parisien où il ne fait que passer, l'image du sportif de haut vol. Car il y a de l'exploit athlétique dans " les Bienveillantes ", le premier roman que Jonathan Littell, sans se retourner ni tergiverser, a rédigé en quatre mois dans une langue où il excelle et qui, à l'origine, n'est pas la sienne.
Ce n'est pas seulement un très gros livre, c'est aussi un très grand livre. Jamais, dans l'histoire récente de la littérature française, un débutant n'avait fait preuve d'une telle ambition dans le propos, d'une telle maestria dans l'écriture, d'une telle méticulosité dans le détail historique et d'une telle sérénité dans l'effroi. On le lui dit. On lui promet même le prix Goncourt (il l'a eut, ainsi que le grand prix de l'académie Française). Il accueille les compliments sans broncher. Ce n'est pas qu'il y soit insensible. C'est qu'il est sûr de lui. Ou bien bardé. Il n'est pas devenu écrivain pour entrer dans le monde littéraire, qui l'indiffère. Il a trop roulé sa bosse, parcouru le monde, nourri des affamés, essuyé des tirs de mortier, pour trouver de l'intérêt aux petites stratégies parisiennes. D'ailleurs, en pleine rentrée littéraire de septembre, cet Américain qui a habité Moscou et Istanbul vivra à Barcelone, où il a emménagé cet été avec sa femme belge et ses deux enfants. Outre l'anglais et le français, il parle couramment le russe et le serbo-croate, pas encore l'espagnol. M'est avis qu'il devrait apprendre vite.

Jonathan Littell est né à New York en 1967. Faut-il présenter son père ? Grand reporter à " Newsweek ", spécialiste des questions du Proche-Orient, Robert Littell, 70 ans, auteur de " la Compagnie ", " les Enfants d'Abraham ", " le Fil rouge ", " le Sphinx de Sibérie ", est l'un des maîtres du roman d'espionnage, incollable sur la CIA, le KGB et la guerre froide. Son fils ne cache d'ailleurs pas avoir été parfois son documentaliste, son scout. Bonne école pour le futur écrivain des " Bienveillantes ". Mais c'est à Paris, en 1985, que Jonathan, lycéen à Fénelon, décide de passer le bac. Après quoi, il part étudier, à l'université de Yale, l'art et la littérature. La littérature française, surtout. A 22 ans, il traduit en anglais Sade, Genet, Blanchot et Quignard. Le garçon est pressé. Il est bientôt saisi par la fièvre humanitaire. Pour Action contre la Faim, il dirige des missions en Bosnie, au Nord Caucase, en Afghanistan, en Chine, en Afrique. Il est à Sarajevo et à Mostar pendant la guerre. A Grozny lors de la rébellion tchétchène. A Kaboul et au Rwanda. Au Tadjikistan et en Guinée. Chaque fois, il travaille à établir des relations entre les belligérants, à assurer l'acheminement de la nourriture et des médicaments, à évacuer, sauver, pactiser. Il ne compte plus les villes en ruines qu'il a traversées, les cadavres sur lesquels il a trébuché. C'est avec son expérience d'urgentiste humanitaire qu'il a rédigé, aussi, certaines pages des " Bienveillantes " où les carnages succèdent aux combats. Rien ne ressemble plus à une guerre qu'une autre guerre.

 

Ecrire, Jonathan Littell n'avait pas le temps d'y penser. Parfois, il publiait un article sur les problèmes de l'aide alimentaire en Russie, la terreur en Sierra Leone ou, à propos de la Tchétchénie, " l'impunité des grandes nations ". Et puis, un jour de 2001, alors qu'il avait décidé de se poser un peu pour voir grandir ses enfants (il garde désormais une fonction de consultant pour plusieurs associations humanitaires), il est tombé sur une photo en noir et blanc. Elle l'a marqué si fort, si profondément, qu'il la tient pour responsable de son envie impérative d'écrire " les Bienveillantes ". Elle représente, couchée dans la neige, le buste dénudé, la tête tordue par une corde, une femme russe que les nazis viennent de pendre. Il apprendra plus tard qu'il s'agit de Zoya Kosmodemianskaia, dont l'URSS de Staline a fait une héroïne et martyre, symbole de la résistance armée à l'invasion hitlérienne.
Commence alors la folle et obsessionnelle aventure. Pendant un an et demi, ce polyglotte interroge les derniers témoins et les rescapés, notamment les juifs caucasiens. Il écume les bibliothèques russes, polonaises, ukrainiennes. Il lit quelque 200 ouvrages sur l'Allemagne nazie et en particulier le front de l'Est. Il étudie de près les nouveaux historiens d'outre-Rhin, comme Ulrich Herbert, Dietrich Pohl, Suzanne Heim, mais aussi des Américains, tel Christopher Browning. Il découvre les polémologues qui ont décortiqué la bataille de Stalingrad ou la campagne du Caucase. Il connaît tous les chiffres, les dates, les lieux, les grades, les régiments. Il dévore la biographie de Hitler par Ian Kershaw, " qui accomplit la synthèse de tous les débats des trente dernières années et démontre très bien que le personnage était moins intéressant que son rôle défini par un obscur fonctionnaire du ministère de l'Agriculture : "Il faut travailler en direction du Führer selon la ligne qu'il aurait souhaitée." " Il s'inspire surtout de Hannah Arendt, " dont les intuitions extraordinaires, exprimées dans "Sur le totalitarisme", se sont révélées, après cinquante ans d'oubli par les spécialistes, les plus géniales ".

 

Il rend aussi hommage à Raul Hilberg pour " la Destruction des juifs d'Europe " et à son maître à penser, Franz Neumann, " l'auteur du très radical et brillant "Behemoth", sans lequel on ne peut pas penser le nazisme. L'apport de Hilberg, ajoute Jonathan Littell, va bien plus loin qu'une simple recension des faits. Sa vision de la bureaucratie comme structure fonctionnelle et opérante est fondamentale. C'est aussi le seul qui ait compris tout de suite que le Rwanda le concernait personnellement, en tant que chercheur sur la Shoah, en tant que juif, en tant qu'être humain. Aux origines de mon roman, il y a cette phrase de Hilberg : "Poser la question de la destruction des juifs, c'est avant tout poser la question des Allemands." " Mais le film qui a tout déclenché, c'est " Shoah ", de Claude Lanzmann. " Ça a été un ébranlement fondamental lorsque je l'ai vu à 24 ans. C'est ce film qui m'a déterminé à écrire sur la bureaucratie du génocide. "

 

Au terme de ses recherches, il constate une fois encore ce que son expérience humanitaire en ex-Yougoslavie ou au Rwanda lui avait appris : les bourreaux ne parlent jamais. Le silence est leur essence. Et s'ils sont amenés à s'exprimer, leur parole est toujours creuse et leur raisonnement, vide. Sa décision est donc prise : lui, Jonathan Littell, américain et juif, enfant de la guerre du Vietnam, va se mettre dans la tête d'un bourreau, écrire à la première personne du singulier la confession d'un SS, faire sien le raisonnement d'un intellectuel qui ne tue ni par goût ni par perversité, mais pour des raisons idéologiques. Ce personnage de fiction s'appelle Max Aue. Longtemps après la guerre, il dirige une fabrique de dentelle dans le nord de la France. Il est marié et père de famille. Né en Alsace, de mère française et de père poméranien, il a réussi sans difficulté à camoufler son identité, à éradiquer son passé et à " tomber en bourgeoisie ". Le temps est venu pour lui de tout raconter. Ce n'est pas qu'il ait mauvaise conscience, ô non, c'est simplement qu'il éprouve le besoin intestinal de se décharger. Il a passé la guerre à vomir ses tripes devant les charniers, il lutte aujourd'hui contre la constipation. Comme il lutte pour cacher sa vraie nature : Max est homosexuel.
Après avoir fait, en Allemagne, des études de droit et d'économie politique, cet homme cultivé qui a lu Sophocle, Platon, de Maistre, Flaubert, Kant, Hegel, intègre les SS et est envoyé sur le front de l'Est. Il terminera sa carrière avec le rang de lieutenant-colonel et sera décoré de nombreuses médailles. Héroïsme de l'antihéros. Il est partout. A Stalingrad, où une balle le blesse à la tête. Au combat avec la légion Wallonie de Lippert et Degrelle. A Berlin, où il rencontre Ernst Jünger. Dans le Paris occupé, où il fréquente Brasillach, Bardèche, Rebatet, et où il est stupéfait par le zèle de la police française à arrêter les juifs. A Auschwitz, qu'il inspecte avec une rigueur scientifique. Jusque dans le bunker de Hitler, pour une scène d'anthologie qu'il ne faut pas dévoiler.

 

Jamais le SS-Obersturmbannführer ne se sent coupable. C'est un damné méthodique, un mathématicien de l'horreur. Il tient que le national-socialisme doit être à l'Allemagne ce que la Loi vivante est aux juifs. Il est fasciné par l'idée que le nazisme a inventé quelque chose de si savamment monstrueux que, en comparaison, la guerre classique, fût-elle la boucherie de 14-18, paraît presque propre et pure. Ce parfait bureaucrate pense qu'il faut éliminer toutes les catégories à problèmes et enseigner aux SS à combattre leur propre humanité. Il s'interroge, avec la plus grande froideur, sur " l'inadéquation absolue entre la facilité avec laquelle on peut tuer et la grande difficulté qu'il doit y avoir à mourir ". Lors d'un bref séjour à Antibes, il exécute lui-même, à la hache, sa mère et son beau-père, ajoutant le drame antique au génocide, et le théâtre d'Eschyle au programme d'extermination de Himmler. (D'où le titre : dans la mythologie grecque, les Erinyes, ou Euménides, ces déesses persécutrices, vengeresses, hideuses sont appelées par euphémisme, et par crainte de prononcer leur nom véritable, " les bienveillantes ".)

 

Pendant cent vingt jours, Jonathan Littell, ce militant de la paix que la guerre révèle, a donc tenu la plume de Max et noircit, à la main, plus d'un millier de pages. Jamais il n'a été effleuré par le doute, ni dégoûté par les abjections qu'il accumulait. Il dit avoir emprunté à Kafka sa détermination à raisonner l'absurde et l'ignominieux. Imprimé, le roman compte 900 pages grand format, petit corps, soit 2,5 millions de signes. Il a choisi de l'écrire directement en français, parce que c'est la langue de sa culture et de ses deux maîtres : Flaubert, pour la fresque historique, Stendhal, pour la promptitude du trait. " Salammbô " et la " Chartreuse ". Des classiques auprès desquels il va prendre place.

 

Il a hâte maintenant de voir son roman publié en Allemagne. De ce pays, Jonathan Littell dit qu'il a remarquablement pris en charge sa culpabilité et su tirer un trait sur son passé le plus noir - " contrairement à l'Autriche qui, protégée par son statut de pays victime, préfère l'oublier et reste peuplée de nazis avec leurs uniformes au grenier et leurs médailles dans les tiroirs, près du lit ". Sur la France, il tient des propos lucides et cruels : " La guerre civile française, de 1895 à 1947, reste à traiter. C'est parce que vous ne l'avez pas fait que certaines idées d'extrême droite survivent encore avec un Le Pen et un de Villiers. Et puis la France n'arrive pas à assumer ses défaites militaires : 1871, 1940 et même 14-18, dont la victoire est due en grande partie aux Alliés. Napoléon, que la plupart des Français voient comme le sommet d'une certaine gloire française, n'est finalement que l'ultime soubresaut délirant de la France réellement puissante, celle du Grand Siècle. Depuis, elle vit sur du passif, des mythes bricolés et une colonisation prédatrice, meurtrière, odieuse et jamais assumée. Le pourrissement de la vie politique française découle de ces apories et de ces contradictions intenables. Regardez les Anglais : ils ont décolonisé avec une certaine élégance et tourné la page pour devenir une nation moderne, pluriculturelle, dynamique, ouverte, riche de toutes ses diversités... "

Il n'empêche : même si ce jeune forçat travaille déjà à traduire lui-même ses 900 pages en anglais, c'est au rang d'écrivain français que Jonathan Littell aspire. Avec " les Bienveillantes ", son magistral premier livre, pas de doute, il l'est.


L'avis d'Henry Crotter à présent,

 

 

"Ce livre n’est pas l’œuvre d’un seul homme. C’est l’œuvre d’un collectif d’éminents historiens et de sociologues, de philologues, de philosophes et de psychanalystes. J.Littell fait partie de ce collectif auquel il donne naturellement son nom. L’impact aurait été moindre si le collectif avait signé du nom de chacun de ses membres; on n’aurait vu là qu’un laborieux travail de savants, un de plus, sur une période précise de l’Histoire européenne, et le risque eut été plus que grand qu’il passât quasi inaperçu, en tout cas qu’il n’atteigne pas son objectif qui était -est- celui d’une diffusion de masse et particulièrement en France, d’où sa rédaction en français et publication d’abord en France. Tout a été planifié, depuis sa publication à quelques semaines des prix littéraires (vecteur de diffusion de masse) jusqu’à l’attribution des deux plus importants de ceux-ci (Grand prix de l’Académie française/ Prix Goncourt) à l’unanimité et au premier tour, en passant par la création du mythe (jeune auteur inconnu mais surdoué/ premier roman/ somme de 900 pages/ envoi par la Poste/ manuscrit rédigé à la main/ refus de 3 éditeurs ...). C’était la condition sine qua non pour qu’un tel livre d’Histoire, au demeurant à la longue rébarbatif à la lecture, puisse marquer de son impact fort une certaine opinion. "Les Bienveillantes" ne sont pas innocentes.

L’idée de ce livre et sa rédaction ont commencé non dans la tête de J.Littell il y a 15 ans (comme il l’affirme) - cela voudrait dire qu’il n’avait alors que 21 ans et qu’à ce moment déjà il avait appréhendé toute la problématique complexe et immense d’un tel sujet -, mais dès 2002 et par un collectif bien décidé à frapper fort dans l’imaginaire français, d’où le choix de la rédaction et la publication en français. Et il n’a pas été écrit en 4 mois, comme l’affirme là encore J.Littel (c’est impossible, sauf à écrire -et à la main!!!- 23 heures sur 24 et sans pauses aucune/ nul besoin d’être mathématicien pour le soutenir), mais en 5 ans, soit jusqu’à récemment sa publication. Quant au choix du sujet précisément, il est plus subtil que ce qu’on pourrait croire. Ce choix non plus n’est pas innocent. Il ne s’agit pas là principalement d’un roman sur la Shoah au sens entendu où tout le monde la comprend d’abord (Auschwitz ..., la planification industrielle de la mort, 6 millions de Juifs assassinés dans ces conditions ...) car s’il s’était agi de cela uniquement d’aucuns n’auraient pas manqué de parler encore vicieusement de "pornographie mémorielle"; en tout état de cause, les autres, même les mieux intentionnés, se seraient dit qu’ils n’apprenaient là rien de nouveau et que ce livre n’aurait été qu’un plus parmi une somme d’autres qui avaient quasiment déjà tout dit. Il faut avoir lu longuement Hannah Arrendt pour comprendre d’où part exactement "Les Bienveillantes". Et savoir aussi qu’il y a eu deux moments génocidaires juifs à cette période, dont l’un, le premier, a été quelque peu occulté par le second: Le génocide des Juifs par balles et le génocides des Juifs par le gaz et les fours. Le premier a existé tout le temps qui a été mis à mettre en place ces camps industriels de la mort planifiée et industrialisée que tout le monde connaît, soit à peu près 2 ans et fit 2 millions de morts. Deux millions de Juifs de L’Est européen et assassinés au fur et à mesure que les armées allemandes progressaient en URSS, tandis que la logistique allemande, à l’arrière, construisait les camps et planifiait une autre manière d’assassiner ces populations. Et ce fut un génocide "anarchique" -si je peux m’exprimer ainsi (que l’on me pardonne), exécuté sur le tas, par balles, par des soldats qui combattaient en même temps et à qui on avait désigné ces gens civils comme leurs ennemis également, leurs pires ennemis même. Des soldats censés combattre des soldats (Wehrmacht/ Unités SS incorporées au sein de celle-ci, contre Armée rouge et Bolcheviques), censés combattre des soldats donc dans une guerre "régulière" en vinrent donc à tuer froidement et en masse des millions de personnes civils (hommes/ femmes/enfants), assimilant complètement en eux ce concept nazi dit de la "guerre totale" car l’ennemi est total selon le concept juridique nazi d’alors. Et là on retrouve Hannah Arrendt ... Aucun de ces criminels en uniforme et soldats réguliers (officier/ sous-off./troupes) ne fut inquiété par la suite par un quelconque tribunal. Au pire ils furent tués au combat par les troupes soviets ou ils payèrent de leur vie dans les camps de Staline lorsqu’ils furent capturés, et ce non pour ce qu’ils avaient commis d’assassinats sur des civils mais parce qu’en temps de guerre un soldat capturé est tout simplement un soldat prisonnier auquel les conventions de Genève s’applique naturellement, même dans un Goulag. Beaucoup revinrent, furent libérés, jusque dans les années 60 par Kroutchev ... Et si tous se plaignirent des terribles conditions de détention staliniennes, aucun n’eut le sentiment d’avoir auparavant commis les pires des assassinats contre des populations civiles, aucun n’eut le sentiment d’avoir commis un génocide contre le Peuple Juif en l’espèce; forcément, le génocide ne pouvait être que du coté des camps et de ceux qui y officiaient, non sur les lignes de front des combats où ils étaient, eux, des combattants patriotes et "réguliers". Beaucoup furent récompensés après guerre, reçurent des croix, des pensions, intégrèrent l’administration ... en tant qu’anciens combattants furent-ils du Reich puisque le Reich était légal et ses armées aussi. Que nous dit en substance Hannah Arrendt? Que dans certaines conditions -notamment des conditions légales, c’est à dire de droit- n’importe qui est capable des pires atrocités sans avoir le sentiment d’une quelconque culpabilité en droit. C’est ce que reprend le Collectif Littell dans sa démonstration. Et en n’allant non au cœur du génocide même (Auschwitz ..) mais à sa périphérie, c’est à dire son commencement mais sur un autre lieu et d’une autre façon (les plaines d’Ukraine, les tueries par balles ...) et au cœur même de l’action combattante, c’est à dire là où la discipline, c’est à dire encore l’ordre, c’est à dire le droit (droit hiérarchique et droit de la hiérarchie), était l’essence même de cette logique guerrière qui, par sa propre dialectique de légalité (au sens de loi, droit), induit l’autre logique meurtrière, le génocide non de l’ennemi officiel mais de celui que la loi a désigné aussi comme l’ennemi associé. "Les Bienveillantes" nous parle de la loi, bien sûr, et rien que d’elle. Et pour cause, le troisième Reich était légal puisqu’élu démocratiquement; de fait ses lois devenaient toutes légitimes quand bien même elles furent les pires lois qu’humains puisse créer. Et quand on obéit à la loi on ne peut être criminel. Le criminel c’est celui qui désobéit à la loi, en l’occurrence ces soldats Allemands (il y en eut) qui refusèrent d’exécuter des civils. Ils furent eux-mêmes exécutés par leurs supérieurs comme des criminels à la loi. La question est donc double: D’abord, la loi votée démocratiquement est-elle légitime et inviolable en toute circonstance? Ensuite, dans quelle mesure est-on quand même un criminel lors qu’on applique, exécute et/ ou fait exécuter une loi votée démocratiquement? Le Collectif Littell nous dit que oui, en regard de la morale, on est criminel, éternellement criminel dans ce cas, mais que la loi, quand bien même ici ou là elle ignorerait toute morale -et le respect intangible de la vie est le fondement même de cette morale-, elle supplante quand même cette dernière et la dissout dans sa dialectique, donc absous, même, pire, ne soupçonne même pas que la question d’une quelconque culpabilité puisse se poser dès lors qu’on est tout ce temps dans la loi.

J’abrège parce qu’il faudrait en faire un livre -ce qui ne manquera pas, à mon avis- quant à la problématique essentielle soulevée par ce Collectif Littell et que je viens de survoler car il faut bien en parler puisque c’est vraiment important.

Pourquoi ce livre en français et maintenant et par un Juif et Américain (J.Littel qui donne son nom à l’ouvrage)?

Pourquoi ce livre? -Car le ventre de la bête immonde ... /Bretch.

Pourquoi maintenant? -Car le fascisme -et le nazisme- se revendiquant ouvertement ou plus discrètement du fascisme et du nazisme hitlérien est plus que jamais prégnant aujourd’hui en Europe.
Pourquoi en français? Car ce fascisme -et ce nazisme qui en l’espèce ne dit pas son nom- a attiré à lui, par la même rhétorique qu’hier, des millions d’électeurs (notion de droit là encore) lors de l’élection principale française en 2002 et même lors du "non" à l’Union européenne qui, quoi que l’on en pense, est un "non" à l’union fraternelle et pacifique des Peuples européens.
Pourquoi maintenant et en français? Parce que cette même élection présidentielle et législative se renouvellera l’an prochain en France.

Pourquoi un Juif ? La réponse est évidente. Dans ce même contexte d’il y a 60 ans le génocide a été celui des Juifs essentiellement, en tout cas celui d’une minorité, d’une communauté. Or de communautarisme en communautarisme en Europe et en France ... etc. C’est le principe républicain délétère actuellement qui est mis en accusation ici. "Rétablissez la République, mon général" dit le général Giraud à de Gaulle lors de la libération de Paris en 45. "Mais la République n’a jamais cessé d’être, mon cher", lui répondit l’homme du 18 juin ...

Pourquoi un Américain ? La réponse là encore est évidente. La libération mais la destruction auparavant, la guerre encore ...

Ce livre est un véritable plaidoyer pour l’Europe uni et fraternelle et pacifique, et un appel à être vigilant plus que jamais vigilant lors qu’on répond à l’appel légitime du droit, c’est à dire lors qu’on vote, c’est à dire encore lors qu’on décidera légitiment de la forme que prendra notre droit.

La loi peut être criminelle, mais criminelle ou non elle ne vaudra toujours que par le silence ou non du Peuple qui lui-même (ce silence) vaut approbation ou non de la loi . "Les Bienveillantes" veulent édifier et renseigner en cela. C’est une œuvre grandiose tant dans le fond que dans la forme; cependant je crains qu’elle n’en rebute plus d’un à la lecture complète. D’où la nécessité au moins d’en parler plus simplement, comme ici."

 

Qu'il soit l'œuvre du seul Littell ou d'un collectif portant son nom n'a, au final, guère d'importance (et M. Crotter le reconnaît lui même), ce qui compte avant tout, c'est le sujet, la manière de le traiter et les réflexions qu'il génère. Gageons néanmoins que d'autres saurons tirer profit de ce montage (qu'il soit réel ou non). Des livres sur le livre seraient déjà en préparation. Il serait toutefois dommage qu'un tel ouvrage tombe sous le feu des critiques non pour son contenu mais pour la manière dont il fut rédigé (qui, en fin de compte, n'a pas une si grande importance que cela, avouons-le).

 

Lire aussi:

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3260,36-835008@51-835100,0.html (interview de Jonathan Littell au journal Le Monde)

http://buzz.litteraire.free.fr/dotclear/index.php?2006/11/18/543-les-malveillantes-de-paul-eric-blanrue-enquete-sur-les-bienveillantes-de-jonathan-littell-une-imposture-litteraire

(les premiers ouvrages sur "Les bienveillantes" sortent des presses…)

 

Rédigé par JP

Publié dans #ça n'engage que moi

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