Plage de Manaccora, 16h30. Philippe Jaenada.

Publié le 14 Août 2009

 

 

 

N’en déplaise à Wrath, LA victime innocente de la grande machine à broyer littéraire (et que même que c’est pô juste), j’adoooooore Philippe Jaenada. Enfin non, soyons précis afin d’éviter toute méprise un rien embarrassante (surtout pour un homme marié comme moi), j’adoooooore les livres de Philippe Jaenada. Avec leurs forces et leurs faiblesses. Avec leurs rebondissements et surtout leurs digressions inutiles et joyeuses (et leurs multiples parenthèses (d’ailleurs on se laisse vite gagner soi-même et vous constaterez, avec un peu de curiosité, que tous ceux qui écrivent sur Jaenada (enfin, pas sur lui, sur ses bouquins) en font souvent de même (la parenthèse serait-elle contagieuse (sans aucun doute mais qu’importe, j’assume depuis longtemps ce genre de dérèglement)))).

Ce type arrive à nous faire rire avec les pires situations. Son dernier bouquin, " Plage de Manaccora, 16h30 " (éditions Grasset) en est un très bon exemple. Un écrivain – qui boit du whisky, fume comme deux, part en vacances à Veules-les-Rose (ceux qui connaissent l’œuvre de Jaenada s’y reconnaitront forcément, les autres découvriront ce qu’est l’auto-fiction, je veux dire la vraie (pas celle de Christine Angot dont les désordres amoureux nous laissent froids (et passablement dégoûtés) (enfin, surtout moi))) – part en vacances (justement) avec sa famille (précisément) MAIS en Italie cette fois. Il se prénomme Voltaire. Sa femme, Oum (en hommage à Kalthoum, pas au gentil dauphin blanc (sa mère (donc belle-mère de l’auteur (qui n’est pas vraiment l’auteur mais enfin bon, vous avez compris)) est une beatnik qui n’a pas la télévision)) et leur fils Géo (comme Tourvetout, là, il n’y a aucun piège, parfois il faut savoir rester simple). En tous cas, ça pose sa famille, des prénoms comme ceux-là.

Arrivés sur place, la vie s’écoule tranquillement, au rythme des apéros, pris en terrasse au village voisin, des après-midis passés à la plage, à lire des bouquins, à somnoler, à ne rien faire… enfin, jusqu’à ce qu’un incendie se déclare dans la forêt voisine. D’abord, un simple nuage noir, au-dessus des toits. Un barbecue qui dégénère ? Un type qui fait brûler des broussailles ? Avec ce vent, l’est pas un peu cinglé çui-là ? Et puis bientôt il n’y a plus de toit, plus de forêt. Plus rien du tout dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres. Rien que la course éperdue d’un homme et de sa famille. D’un tas d’individus en short (voire en bikini pour les plus féminines d’entre eux) qui ne veulent pas finir cramés sur une plage Italienne parce que franchement, finir cramé, sur une plage Italienne… on fait mieux comme mort atroce. Y’a aussi des chiens aveugles (enfin, surtout un), une femme enceinte, une statue de la vierge, quelques Italiens, certains amicaux, d’autres non et tout un tas d’Allemands dans un camping (avec des caravanes) (on ne nous précise toutefois pas s’ils portent des chaussettes avec leurs tongs mais on peut le parier). Y’a aussi des explosions. Mais en revanche, très peu de canadairs (ce qui est regrettable, surtout du point de vue des protagonistes). Et puis surtout, surtout, il y a le style Jaenada… inimitable. Jouissif. En un mot, impayable.

 

Extrait (une de ces fameuses digressions que j’aime tant (ne pas oublier qu’elle intervient en pleine fuite devant un incendie de forêt promettant au héros de finir en merguez, lui ainsi que toute sa famille. Ça a le mérite de recadrer.)) :


(Le pire souvenir dans ce registre, c’est le soir où je me suis fait refouler de l’Hippopotamus. Un échec qui restera encadré sur le mur de mes grandes humiliations douloureuses. Il devait être trois ou quatre heures du matin, je sortais de je ne sais quel bar ou soirée d’ennui pitoyable (ces soirées dont on se dit : " C’est ça ou rester seul devant la télé, ce serait trop glauque ", mais qu’on passe à se demander ce qui a bien pu nous pousser à traverser Paris pour venir boire pendant quatre heures du mauvais vin avec des gens sinistres – il me manque une case, c’est pas possible), j’avais faim et ne voulais pas rentrer directement chez moi me faire une casserole de pâtes en regardant la rediffusion nocturne des Z’amours, la faculté de résistance à la dépression nerveuse n’est pas illimitée, je voulais au moins finir la nuit dans un restaurant (seul, les yeux dans le vague). Si je n’étais pas ivre mort (je le savais, car je ne marchais peut-être pas droit sur le trottoir (c’est dur à vérifier quand on a un coup dans l’aile, tout étant relatif et la notion de ligne droite se modifiant à notre insu dans le cerveau), mais au moins je ne rebondissais pas contre les murs des immeubles), je trimballais quand même ce qu’il fallait d’alcool dans le sang pour avoir probablement perdu cette étincelle dans le regard qui est la marque des personnes tranquilles et saines, celles qui ne vont pas nous causer de problème. Je ne voulais donc pas m’insinuer dans des endroits trop chics ou intimes, comme la Cloche d’Or ou autres restaurants de théâtre : il me fallait un lieu impersonnel et plutôt bas de gamme, où serveurs et clients seraient peu regardants. L’Hippopotamus de la Place Clichy me paraissait idéal : c’est, notamment la nuit, l’un des Hippopotamus les moins reluisants de Paris – ce qui pose son Hippopotamus. J’y avais déjà dîné quelques fois dans des circonstances semblables, refusant de rentrer tout de suite, quand amour-propre et cafard se battent en duel avant l’aube. Jusqu’à cinq heures du matin, dans une lumière trop vive, la grande salle était parsemée de jeunes demeurés rigolards qui achevaient dans le luxe leur première cuite, de macs en retraite, de couples albumineux, de tueurs africains et d’épaves neurasthéniques qui pesaient sur la balance du désespoir noctambule, en fixant les frites froides qu’elles avaient laissées dans l’assiette, les mérites respectifs de la pendaison et de la défenestration. Entre eux, en uniformes rouge et noir et tachés, circulaient mollement des serveuses acariâtres à l’hygiène douteuse, comme des morpions sur le pubis clairsemé d’une vieille pute ; et parfois, du côté de la cuisine, on voyait apparaître la tête sournoise d’un intérimaire mal rasé, dont on devinait au teint cireux l’odeur de sueur. Mais j’aimais bien le tartare de tomates au thon et l’onglet sauce roquefort. J’allais me faire un bon tartare de tomates au thon et un onglet sauce roquefort, avec une demie de bordeaux, sans regarder le cul triste des serveuses ni tourner la tête vers la cuisine. Ensuite, je rentrerais à la maison, rassasié, bonhomme, je me taperais un bon truc sur la pêche en rivière avant d’aller me coucher, et on tirerait un trait sur cette soirée consternante. Vingt mètres avant la porte, je me suis arrêté sur le trottoir pour respirer profondément, détendre mes joues crispées par un rictus (une sorte de sourire tétanique) qui me serrait les mâchoires depuis je ne sais combien de temps mais dont je venais seulement de prendre conscience, et j’ai cligné cinq ou six fois des yeux dans l’espoir d’y faire apparaître une étincelle, histoire de montrer à ces tueurs neurasthéniques que peut parfois surgir, au cœur de la nuit, un client à l’élégance tranquille et saine.
L’entrée de l’Hippopotamus borgne était gardée par un colosse qui ne l’était pas, une brute subsaharienne de plusieurs mètres de haut, au crâne chauve et luisant. Engoncé dans un costume de basse qualité censé figurer la loi rigide et incontournable (c’est même pas la peine de discuter), seul et crevant d’ennui, il allait pour une fois pouvoir physionomer sur des roulettes et laisser entrer une personne de qualité, avec sobriété et reconnaissance (car lorsque l’ennui n’est brisé que par le souci, ça ne vaut pas le coup). Tandis que j’approchais, l’étincelle à l’œil, il m’observait en coin, probablement pour ne pas m’effrayer en braquant sur moi des prunelles glacées par trop d’affrontements nocturnes et muets en tête à tête. Je l’avais déjà vu à ce poste deux semaines plus tôt, mais il ne me reconnaissait certainement pas, car je suis un homme discret, qui passe en coup de vent, en brise, vers son onglet. Derrière lui, j’apercevais la salle presque déserte – la vieille pute est bien déplumée – où ne s’alimentaient péniblement qu’une poignée d’échoués (le colosse devait rêver d’un établissement dont il pourrait avoir le plaisir d’interdire l’accès aux poivrots, mais là, non). J’ai souri, les joues bien souples, et claironné :

- Bonsoir !

- Bonsoir…

Curieusement, il y avait une sorte d’interrogation dans sa voix, comme s’il s’était retenu d’ajouter : " Qu’est-ce qui vous prend ? Qu’est-ce que vous voulez ? " Il ne s’est pas écarté immédiatement, ce qui m’a mis dans une situation délicate : je ne pouvais bien entendu pas le pousser, j’ai du danger une notion assez précise, je ne pouvais pas non plus répéter mon " Bonsoir ! ", au risque de passer pour un attardé qui dit tout en double (et de prendre une baffe), je ne pouvais pas non plus me mettre à lui parler de la pleine lune ou du tremblement de terre en Chine, ce serait ridicule (" Excusez-moi de vous importuner, mais pensez-vous que Laurent Jalabert a une chance, dans le Tour de France ? ") – je ne pouvais pas faire grand-chose d’autre que d’attendre qu’il s’écarte, en espérant que ce ne serait pas trop long. Comme le face à face se prolongeait, et ne tournait pas à mon avantage, j’ai repris l’initiative :

- Je peux encore manger ?

Je n’avais adroitement glissé ce " encore " dans ma question que par finesse tactique : je savais bien qu’on pouvait encore manger, la maison ne fermant ses portes que dans deux heures, mais " Je peux manger ? " aurait fait trop de peine à entendre, et m’aurait placé d’emblée en position de faible à achever.

- Nous sommes fermés, monsieur.

Je n’aimais pas cette phrase. C’est celle qu’on oppose aux clochards quand ils se présentent dans l’embrasure de la porte d’un bar, à quatre heures de l’après-midi – et de façon fort triste, ils font comme s’ils y croyaient, ils se composent une mimique ennuyée, écartent légèrement les bras en balayant du regard les treize clients présents à l’intérieur, et s’en vont avec un petit hochement de tête qui signifie : " Faudra que je pense à venir un peu plus tôt, la prochaine fois. " Mais je ne saisissais pas bien le rapport entre un clochard et moi. J’ai laissé se décontracter ma mâchoire inférieure, tout doux, cligné deux fois des yeux (il est à cinquante centimètres de l’étincelle et il ne la voit pas – eh, achète-toi des lunettes !), j’ai mis mes deux hanches à niveau (je venais de m’apercevoir que, par inadvertance, je faisais porter tout le poids de mon corps sur la jambe droite, ce qui me conférait sans doute un genre de grâce nonchalante mais prêtait peut-être à confusion quant à mon aptitude à l’équilibre) et j’ai placé ma banderille :

- Vous fermez qu’à cinq heures du matin, c’est marqué là-haut.

- Mais nous sommes complets, monsieur.

Avant de répondre : " Et mon cul, c’est du poulet ? ", ce qui n’aurait pas convenu à une personne de qualité pas poivrot, j’ai rapidement analysé la situation : ce type essayait de m’évincer d’un " restaurant " (je me comprends) où venaient sombrer dans l’huile rance tous les parias de la capitale.

- Vous êtes complets ?

- Oui.

Et mon cul, c’est du poulet ? Il restait assez de tables libres derrière les vitres pour accueillir toute l’armée chinoise. Je n’étais quand même pas en train de me faire évincer d’un hangar où venaient sombrer dans l’huile rance tous les parias de la capitale ? Qui sait ? Je me disais qu’il me manquait sans doute un élément pour analyser cette situation apparemment grotesque, il me suffisait de réfléchir plus posément et tout allait s’éclaircir et se dénouer, quand trois personnes sont arrivées derrière moi et m’ont contourné avec égards. L’aliéné chauve qui gardait la porte les a rapidement scannés de haut en bas :

- Bonsoir, allez-y.

J’entrevoyais une explication. Certaines nuits, en secret, l’Hippopotamus se transformait en club échangiste ultra select pour hauts fonctionnaires luxembourgeois et membres éminents des Nations Unies – une couverture idéale. Ces soirs-là, on pouvait faire une croix sur tomates au thon et onglets aux échalotes.

- Vous me dites que c’est complet et vous laissez entrer trois personnes.

- Ces personnes avaient réservé, monsieur.

Ne te moque pas de moi. Ne te moque pas de moi, s’il te plaît, cerbère discount. Tu connais la tête de toutes les personnes qui ont réservé ? Arrête, maintenant, laisse-moi passer, il n’y a quasiment personne, vous allez droit vers la faillite, tu vas te retrouver sans boulot, ta femme va menacer de te quitter et tu vas devoir chercher une place du côté des pharmacies de banlieue, c’est encore plus déprimant qu’ici (je t’assure), tu ne peux pas refuser les gens comme ça – surtout des gens tranquilles et sains, propres et loyaux, à peine grisés par un petit verre de porto. Je ne demande pas grand-chose, je veux juste un onglet, je veux de la viande, je resterai sagement assis sans rien dire ni faire, penché sur mon assiette de misère, tout enrubanné de mélancolie. JE VEUX DE LA VIANDE !

- Ecoutez, les trois quarts des tables sont libres...

- Elles sont réservées.

Je sentais mes jambes céder sous moi. Je ne peux plus me voiler la face, j’ai épuisé toutes les hypothèses une à une (cent personnes ne réservent pas à l’Hippopotamus de la Place Clichy pour quatre heures du matin, où alors les Martiens sont dans Paris, le monde tourne à l’envers et ma mère s’appelle Bruce ou Flash), je suis bel et bien en train d’échouer dans ma tentative d’entrer à l’Hippopotamus de la Place Clichy – et demain quoi ? on va me refuser une baguette à la boulangerie ? m’interdire de faire la queue à la Poste (" N’insistez pas, monsieur ") ? Le pire, c’est que je savais bien que je n’étais pas au fond du gouffre éthylique. La preuve : j’ai failli dire à ce butor que j’étais journaliste (je travaillais dans un journal pour fillettes, à l’époque), que j’allais faire un ramdam de tous les diables et qu’il allait amèrement regretter de s’être amusé à ça avec moi (sur le moment, il me paraissait réellement légitime d’entreprendre ce genre d’action punitive, et de l’en avertir tout de même avant, par honnêteté – et surtout par habileté stratégique (" Bon allez, d’accord, entrez, excusez-moi... ")), mais je me suis retenu in extremis. J’avais donc encore toute ma raison.
J’ai pivoté lentement sur moi-même, faible et creux comme un condamné à mort, de l’angoisse carbonique dans tout le corps, et je me suis éloigné d’un pas de zombie vaincu sur le trottoir désert, laissant pour toujours derrière moi le paradis inaccessible de la viande et des échalotes. S’il existait un magazine consacré aux losers, je serais en couverture. (Voltaire : " L’Hippo m’a dit non ! ") Heureusement, j’ai trouvé un grec du côté d’Anvers (le seul encore ouvert à cette heure-là, car le bon sens en alerte des passants sobres de la journée l’empêchait de faire son chiffre d’affaire avant la nuit) et, une semaine plus tard, j’avais un ver solitaire pour compagnon.)

(Reproduction aimablement autorisée par M. Jaenada en personne (en fait, je ne le lui ai rien demandé du tout mais vu qu’il est en libre service sur son site et qu’il reflète exactement le fond de ma pensée (et me fait bien rire (je sais, je suis spécial, pas la peine d’insister)), je me suis permis, comme on dit, de le copier/coller ici (qu’il me fasse donc un procès que j’aille me plaindre sur le site de Wrath qui ne l’aime pas (non mais des fois ! (moi aussi, je peux être méchant (et même vachement)))).)

 

Site consacré à l’auteur :

 http://www.jaenada.com/


Site de Wrath (ne jamais abuser de la désabusion) :

 http://wrath.typepad.com/

 

Titre du bouquin : " Plage de Manaccora, 16h30 "

Editeur : Grasset

Auteur : Philippe Jaenada

17,90 € (ça c’est du prix nom de d’là !)

 

 

Rédigé par JP

Publié dans #Livres à lire

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