La foire d'Impruneta

Publié le 2 Mai 2005

La foire d’Impruneta.

 

Damien jeta un dernier coup d’œil par dessus son épaule. Les ombres avaient disparues mais il savait qu’ils étaient toujours là. Quelque part. Cachés par l’obscurité. Il en avait aperçu un. Imperméable gris, chapeau mou à larges rebords. Un véritable cliché de série noire. Avec lui dans le rôle de la victime. Ce genre de perspective ne le réjouissait pas. Il délaissa les quais, trop dangereux depuis que le cadavre d’un de ces amis avait refait surface après plusieurs années d’apnée sous la quille d’une péniche. Ce vieux Riton… dire qu’il le croyait dans les îles, à l’abri de la brume Lorraine et du crachin Nancéien. Les premières lumières l’enveloppèrent comme un manteau protecteur. A mesure qu’il s’approchait de la place Stan’ il sentait monter en lui un sentiment de sécurité. Il savait qu’une fois là bas, il pourrait se fondre dans la foule massée devant l’opéra, se noyer – l’idée le fit frissonner – dans la multitude des étudiants qui se dirigeaient vers la terrasse du Pierre qui Roule. On était Jeudi, soir de sortie et dans son malheur il avait au moins cette chance là. Les grilles dorées à l’or fin de la Place Stanislas apparurent à l’horizon de la rue Sainte Catherine. Il allait s’en tirer, maintenant, il le savait. Malgré tout. Malgré eux. Il les avait vu venir depuis la fenêtre de sa cuisine. Cela faisait plusieurs jours qu’il s’attendait à leur visite. Qu’il surveillait les allées et venues, ne sortait quasiment plus. Il savait qu’ils le cherchaient. Enfin, qu’il la cherchait aurait été sans doute plus juste, même s’il ne l’avait pas, ne l’avait jamais eue. Une plaque de cuivre mangée par l’acide. L’eau forte. Une gravure de Jacques Callot. Un morceau de cuivre surgi du passé que cet imbécile de Riton pensait pouvoir vendre sans risque. Tu parles d’un coup d’bol lui avait-il dit en arrivant chez lui, le vieux fou ne savait pas ce que c’était. On va s’en mettre plein les fouilles, mon pote. Le vieux fou. Maintenant que Damien savait de qui Riton voulait parler, il comprenait que le vieux fou savait parfaitement de quoi il s’agissait. Non seulement il le savait mais il en connaissait également le prix. Inestimable. Pas étonnant dans ces conditions que sa vie soit devenu un enfer et que celle de Riton ait prit fin au cours d’une séance de plongée sans bouteilles. Tout cela se tenait. Se tenait même fort bien. Trop bien sans doute. La voiture passa à sa hauteur au ralenti. Il sentit le souffle chaud du moteur, l’odeur de tabac qui sortait par les fenêtres. L’homme qui le regardait devait avoir dans les quarante, quarante cinq ans. Cheveux ras, face virile, menton carré. Sa main droite portait une chevalière en or massif à bords dentelés. Le genre de bijou qui laisse des traces sur les pommettes pensa Damien. Des entailles qui pourraient correspondre à celles retrouvées sur le visage de Riton, enfin, sur ce que les poissons n’avaient pas… pauvre Riton. Imbécile de Riton.

 - Beau temps pour une balade, n’est-ce pas ? ironisa le colosse. C’en était presque ridicule. Lui qui marchait, tête baissée, avec cette voiture à ses côtés, cette voiture qu’il faisait tout pour ignorer et qui lui collait à la peau comme une mauvaise odeur dont il n’arrivait pas à se débarrasser.

- J’connais un p’tit coin sympa… un coin où on pourra être tranquille… D’une pichenette, un mégot vola à sa rencontre, le frappa à la tempe avant de rouler à ses pieds. Damien ne releva pas la tête. Il marchait de plus en plus vite. Courait presque. Appeler au secours ? Hurler à l’aide ? La voiture braqua un coup sec devant lui, monta sur le trottoir et lui barra le passage.

- Allez monte, tu vas voir, ça va te plaire.

La Place Stanislas disparut dans la lunette arrière. Petit point lumineux qu’il n’atteindrait jamais.

La voiture s’était engagée dans un dédale de rues où il n’avait jamais mis les pieds. De petites impasses qui ouvraient sur des placettes où quelques bancs attendaient en vain les passants égarés. Succession de murs aveugles et de ruelles obscures où seules quelques persiennes laissaient entrevoir la lueur diffuse d’un poste de télévision compagnon d’insomnie. Mais Damien ne regardait pas dehors. Les appartements et la solitude des autres ne l’intéressaient pas. Il se contentait de fixer ses mains. Ses mains qu’il avait toujours connu. Ses mains qu’il revoyait en train de saisir la plaque de cuivre amenée par Riton. C’est pourtant vrai que c’était un beau coup. Même s’il n’y comprenait pas grand chose. Il se souvenait que Riton était tout excité. Une chance pareille, pas deux fois qu’tu l’auras dans toute ta chienne de vie ! lui avait-il dit. Il marchait, vociférait, semblait particulièrement fier de lui.

- Et tu l’as trouvée où, ta merveille ? lui avait alors demandé Damien. Riton s’était arrêté de marcher, il s’était penché vers lui et avait murmuré, sur un ton de conspirateur,

- Tu ne me croiras jamais.

°

La voiture s’était arrêtée devant la grille Art Nouveau d’une villa située sur les hauteurs de la ville, au fond d’une ruelle cul de sac qu’elle semblait être la seule à occuper. Les lourdes portes s’étaient animées en douceur lorsque le conducteur avait appuyé sur un bouton planté au centre de son tableau de bord. La face brutale du molosse s’était alors matérialisée devant lui. Son haleine empestait le tabac froid.

- Monsieur va vous recevoir, furent les seuls mots qu’il prononça. La voix était rauque. Métallique. Une main se posa sur son épaule. On le poussa dehors sans ménagement.

°

 - Tu ne me croiras jamais. Damien connaissait bien Riton. Ils avaient grandi ensemble. Voisins de palier depuis qu’ils étaient né, ça crée des liens. Alors forcément, quand Riton lui avait dit ça, Damien avait pensé, " c’est ça, cause toujours ". Sauf que quand Riton lui avait dit comment la plaque de cuivre s’était retrouvée en sa possession, Damien avait bien été obligé de le reconnaître. Non, en effet, il ne le croyait pas. Qui, du reste, aurait pu le croire ?

- C’est pourtant comme j’te l’dis, avait ponctué Riton, visiblement satisfait de son effet. Damien avait alors regardé la plaque de cuivre avec encore plus d’attention. Il l’avait soulevée, soupesée, tournée en tous sens. Penser que cette plaque avait plus de trois cent cinquante ans et que les traits qui y étaient gravés étaient l’œuvre de Jacques Callot le rendait tout chose. Callot, c’était un peu la fierté locale. L’enfant du pays. Tout gosse, on leur avait raconté comment, à l’âge de douze ans, Jacques Callot avait quitté le domicile familial pour voyager jusqu’en Italie avec une troupe de Bohémiens. Comment ses parents étaient venus le rechercher par deux fois et comment ils avaient finalement accepté de le voir à nouveau partir pour Rome en compagnie d’une ambassade envoyée par Henri IV auprès du saint siège. Il avait tout juste quinze ans. On leur avait également raconté comment, bien des années plus tard, il avait tenu tête au roi, Louis XIII, qui lui avait passé commande d’une vue du siège de Nancy, vue qu’il avait refusé d’exécuter, préférant poursuivre ses " misères et malheurs de la guerre " où il montrait son pays dévasté par les troupes de Richelieu. - C’est la vraie ? avait demandé Damien, quelque peu sonné de se trouver en si grande promiscuité avec une telle relique.

- La seule, l’unique. Riton n’ajouta pas " et elle est à nous " mais cela se lisait dans ses yeux.

°

Les marches du perron furent le premier obstacle qui se dressa devant lui. Il y en avait tant que la demeure à laquelle on le menait devait être perdue dans les nuages. Pas moins. Une main ferme le tenait par le bras, l’empêchant tout autant de tomber que de fuir. Peu à peu, l’histoire revenait hanter sa mémoire. Cette histoire que Riton lui avait confiée autrefois.

- Tu vois ce truc, avait dit Riton en désignant la plaque de cuivre, elle est historique. Historique et irremplaçable. Damien voyait bien qu’il récitait un discours appris par cœur. Un discours empli de mots qui ne lui appartenaient pas.

- Tu dois savoir que l’œuvre de Jacques Callot a marqué un tournant dans l’histoire de la gravure. Qu’il a fait de ce qui n’était alors qu’un moyen de reproduction un art à part entière, au même titre que la peinture ou la sculpture. Il a notamment innové en délaissant le burin pour l’eau forte, une technique à base d’acide. Il a aussi utilisé l’échoppe, un outil que n’employaient jusque là que les orfèvres, un outil dont la précision lui permettait de calligraphier le cuivre aussi librement qu’il l’eut fait avec une plume sur une feuille de papier… Damien le regardait avec un air amusé.

- T’sais qu’tu causes comme un dictionnaire toi ! dit-il tandis que Riton reprenait son souffle. Mais Riton ne releva même pas sa remarque, tout entier qu’il était à sa démonstration. D’autant plus concentré qu’un verre de vin s’était matérialisé, comme par magie, dans ses mains et qu’il en avalait de grandes gorgées tout en poursuivant son propos.

- C’était un homme libre qui trouvait son inspiration chez les gens comme nous, les petits, les sans grade, les gueules cassées. Ce fils de héraut d’armes, dont le propre grand père avait épousé une petite nièce de la pucelle d’Orléans, côtoya les plus grands, Rubens, Poussin. Mais malgré ces amitiés illustres, il n’hésita pas à quitter Paris pour retrouver Nancy… cette plaque date de l’époque où il vivait encore en Italie, à Florence, sous la protection des Médicis. Elle est sans nul doute l’une des plus fameuses qu’il ait jamais gravée. Elle représente la foire d’Impruneta, une petite ville de Toscane. Plus de 1000 personnages y sont représentés et si tu regardes bien, chaque figure à sa propre personnalité… Damien se laissait bercer par les mots de son ami. Tout cela est bien beau faillit-il lui dire mais comment comptes-tu t’y prendre pour vendre un tel trésor ? Parce que, même s’il n’y connaissait rien, Damien savait que ce genre de choses était répertorié, inventorié et que si sa renommée était aussi grande que Riton le prétendait, sa disparition avait dû être signalée et la police déjà à sa recherche. C’était bien le moins que l’on puisse faire pour une telle antiquité. Il tînt cependant sa langue et laissa à Riton le soin de conclure. - Regarde tous ces détails, ce fabuleux foisonnement – entendre ce mot dans la bouche de son ami eu pour effet de faire sourire Damien – … cette plaque vaut son pesant de biffetons, ça, tu peux m’croire. Cette dernière remarque rassura Damien. Riton n’avait pas été envoûté. Il s’était tout simplement laissé griser par la teneur de sa découverte.

°

On le conduisit au premier étage. Une fois les portes passées, une bouffée de chaleur le frappa en plein visage. Il devait faire dans les trente, trente cinq degrés. Une vraie chaleur tropicale. La brute épaisse qui lui martyrisait le bras depuis une bonne demi heure le lâcha un instant. La pièce où il se trouvait avait quelque chose d’irréel. D’incroyable. Il jeta un coup d’œil dans la pièce voisine de celle où il se trouvait. Quelques notes de musique s’échappaient par la porte ouverte. Une jeune fille à la blancheur diaphane était assise devant un piano couleur de jais. Ses longs cheveux blonds tombaient en cascade de chaque côté de son visage, masquant ainsi ses traits. Le monstre le poussa au pied des escaliers avant qu’il ne puisse lui adresser la parole.

- Monsieur attends.

°

Riton lui avait dit qu’ils avaient rendez-vous au Blitz. Rue Saint Julien. Damien n’y était pas retourné depuis que l’endroit n’accueillait plus de concerts. Entre temps, le décors avait changé. Finies les fourmis géantes accrochées au mur. A leur place, un écran ovale diffusait en boucle des images psychédéliques tandis qu’un DJ, montagne de muscles surmonté d’un béret basque, enchaînait Bourvil et les Wampas, Joe Dassin et les Fabulous Trobadors. Riton fit signe à la serveuse, une blondinette délurée dont le string apparaissait par transparence sous la paire de jeans blanc, de leur apporter une bière. Le coup de coude que Damien reçu dans les côtes n’avait rien à voir avec ce pour quoi ils étaient venus.

- Gironde la taulière… hurla Riton pour se faire entendre. Quelques visages se tournèrent vers eux, la mine dégoûtée.

- Et ton type, tu le connais d’où ? demanda Damien en s’asseyant dans un fauteuil empire au rembourrage d’époque.

- T’inquiète pas, ça risque rien… c’est du tout cuit j’te dis. Riton avait la mine des grands jours. De celles qui précèdent le grand soir. Sauf que sa révolution à lui tenait dans un attaché-case et avait court dans toute l’union Européenne, Angleterre exceptée. Pendant de longues minutes, ils se contentèrent de regarder les gens entrer et sortir. Pas à dire, la mode avait frappé, ici aussi. Talons compensés pour les filles, pulls moule-pec’ pour les garçons, le tout surmonté de coiffures design. Ils avaient l’impression de faire tâche. Et pas seulement côté vocabulaire.

-Oh ! Tu nous r’mets ça ma belle ! cria Riton en agitant son verre vide au dessus de sa tête.

Dans le genre discret, on pouvait sans doute mieux faire.

°

Des escaliers, Damien en avait connu. Ceux de chez lui pour commencer. De petites marches qui grinçaient tellement qu'il était impossible de sortir sans se faire remarquer de tout le voisinage. Et puis il y avait aussi ceux qui menaient à l’appartement familial, couverts d’un épais tapis rouge faussement Cannois. Sa mère y tenait beaucoup. Même s’il commençait, par endroits, à perdre de sa superbe. Mais des comme ceux là, il n’en avait jamais vu. Ils étaient si larges que trois hommes pouvaient monter de front sans se gêner. La pierre en était si épaisse qu’une seule d’entre elles aurait suffi à l’écraser. Quant à la rampe, c’est bien simple, il n’osait même pas y toucher. Le molosse montait derrière lui, le pressait, le poussait, manquait de le faire tomber. Il jeta un rapide coup d’œil aux tableaux accrochés au mur. Des ancêtres au regard froid, quelques égéries à la poitrine dénudée. Damien se frottait le bras. Cet imbécile avait dû lui froisser un muscle. Déjà qu’il n’en avait pas beaucoup…

°

Le type avec qui ils avaient rendez-vous était arrivé un peu avant vingt deux heures. Ils en étaient déjà à leur troisième demi et les images fondu enchaîné diffusées sur l’écran ovale commençaient à leur donner le tournis. Un sérieux mal de mer. C’était un petit homme vêtu à la mode ancienne. Redingote, canne à pommeau d’argent. Il tira une montre à gousset de la poche de son gilet, jeta un regard circulaire sur l’assistance avant de s’arrêter sur eux. Un sourire discret déforma son visage que d’épaisses rouflaquettes mangeaient à moitié. Il se fraya un passage jusqu’à leur table.

- Riton, vieille baderne, toujours pochetron à ce que je vois !

- L’antiquaire ! ça fait combien, deux, trois mois ? Mais dis moi, t’as pillé la garde robe de ta grand mère ou quoi ?!

Damien les regarda s’étreindre comme une vache regarde passer les trains, sans émotion ni envie particulière.

- Laisse moi te présenter mon pote, Damien. Damien, l’antiquaire…

L’antiquaire, ou tout du moins celui qui se faisait appeler ainsi, tendit une grosse main embagousée que Damien secoua avec ce qu’il faut de distance à un premier rendez-vous. Riton fit signe à la serveuse de leur remettre ça. Le palier ressemblait au vestibule. Large, richement décoré. Des boiseries, il n’en voyait qu’une partie, suffisante cependant pour se faire une idée. Il devait y avoir plus d’argent dans cette baraque que dans tout son quartier pensa Damien. Une porte lui faisait face. Une fois de plus, le molosse l’avait lâché. Planté devant un grand miroir, il s’assurait du parfait de sa tenue, réajustait sa cravate, soufflait dans sa paume pour vérifier l’état général de son haleine. Un dernier coup d’œil, le résultat semblait lui convenir, il frappa deux coups avant d’entrer. L’antiquaire. Damien se souvenait maintenant. Riton lui en avait parlé à plusieurs reprises. Il tenait l’homme en grande estime. Un seigneur. Un prince. Les superlatifs ne manquaient pas. Mais maintenant qu’il l’avait en face de lui, Damien se demandait si tout cela n’était pas un peu exagéré. Un rien déplacé. Bien sûr, l’homme avait de la classe, un indiscutable charme et maniait la langue avec un style que bien peu maîtrisaient mais son visage, sa taille et surtout cette légère mais entêtante odeur de naphtaline qui l’entourait, cassaient l’image qu’il voulait se donner. Sorte d’Arsène Lupin sur le retour.

- Ecoute Riton, c’est bien simple, mes contacts sont spécialisés dans ce genre de transactions, le tout, c’est de connaître les bonnes filières…dit l’antiquaire en portant le verre à ses lèvres… avec moi, t’as aucun mourrons à te faire. Aucune inquiétude à avoir. Ta plaque, je vais la faire disparaître avant même que tu t’en sois aperçu et quand elle remontera à la surface, crois moi, tu seras déjà dans les îles depuis un baille, les doigts de pieds en éventail.

Damien voyait les yeux de Riton s’illuminer à mesure que l’antiquaire parlait. Ce genre de regard qu’ont les enfants devant un sapin de Noël couvert de cadeaux. Il devait déjà entendre les oiseaux de paradis, sentir le souffle chaud de l’océan contre sa peau. Peut-être même imaginait-il la naïade allongée, alanguie, à ses pieds. Une superbe beauté vaïnée à la peau légèrement cuivrée. De celle que l’on ne voit que sur les couvertures des brochures touristiques.

- Mais avant cela, il faut que je la vois, ponctua l’antiquaire. Que je m’assure de son authenticité. Tu dois comprendre que ce genre de clients est plutôt soupçonneux… surtout pour ce genre de marchandises… Les malfaisants sont si nombreux dans notre métier.

°

La porte s’ouvrit dans un chuintement étouffé. Une lumière tamisée les accueillit une fois qu’ils eurent franchi une seconde porte capitonnée de cuir brin laissée entrouverte. La silhouette d’un homme se détachait devant une fenêtre encadrée de lourds rideaux de velours rouge. Le temps que ses yeux s’adaptent à l’absence de lumière et Damien se retrouva assis dans un canapé Chesterfield. Le molosse avait disparu, le laissant seul face à son hôte. Plusieurs minutes passèrent ainsi sans que rien ne bouge.

°

Les trois hommes étaient sortis du Blitz le pas chancelant. La nuit était claire et l’appartement de Damien suffisamment proche pour qu’ils puissent s’y rendre à pieds. Empruntant la rue Saint Julien puis la rue Saint Georges, ils débouchèrent place de la Division de Fer, tout près du quai Sainte Catherine. A deux pas de là, au bout de la rue de l’Ile de Corse, un bâtiment gris pointait vers les nuages. Quatrième gauche, sans ascenseur. Damien vivait là depuis plusieurs années. Ils s’engouffrèrent en file indienne dans la cage d’escaliers. Les marches grinçaient à mesure qu’ils progressaient. Difficile de passer inaperçu dans ces conditions. Arrivés devant la porte de son appartement, Damien mit plusieurs minutes avant de trouver ses clés, d’atteindre la serrure. Il n’avait plus l’habitude de boire autant. Une lumière blafarde éclaira l’entrée tandis qu’il s’éclipsait pour laisser passer ses compagnons. Il les conduisit ensuite jusqu’à la cuisine où la plaque de cuivre trônait, immaculée et rayonnante, au beau milieu de la toile cirée encore encombrée des reliefs de son dernier repas. Gêné, Damien entassa la vaisselle dans l’évier, leur proposa de faire couler un café. Riton accepta. L’antiquaire, lui, n’était déjà plus en mesure de parler. Courbé en deux, une loupe d’orfèvre ajustée à l’œil droit, il parcourait les sinuosités de la plaque, les contours des traits mangés par l’acide. Il cherchait les reliefs de vernis encore visible, les traces de la morsure. Autant de détails qui ne pouvaient pas le tromper. Délicatement, il retourna la plaque, passa son doigt sur les contours, puis revînt au propos de sa visite. D’un geste sûr, il défit le bouchon d’une petite fiole qu’il avait extraite de l’une des multiples poches de sa redingote puis, avec d’infinies précautions, il laissa couler quelques gouttes de mélange sur le cuivre. Une réaction chimique se produisit à l’endroit qu’il avait choisit de tester. Un nuage de fumée s’éleva au milieu d’un grésillement nasillard et d’une forte odeur d’œuf pourri. L’antiquaire se redressa. Il ôta sa loupe d’orfèvre et se tourna vers Riton.

- Combien ? se contenta-t-il de demander.

- Monsieur Monod, je suis heureux de faire votre connaissance.

Curieuse entrée en matière compte tenu des circonstances, songea Damien. L’homme s’était retourné et le fixait. C’était un homme sans âge. Une de ces personnes que l’on croise chaque matin au coin de sa rue sans jamais en connaître le nom. Sa voix, pure et cristalline, tranchait cependant avec le reste de son individu. Comme si, par malice, quelque esprit malin avait enfermé une petite fille dans le corps d’un rugbyman. L’homme avança jusqu’à lui, lui tendit la main. Damien hésita quelques secondes avant de la saisir.

- Mes hommes n’ont pas été trop brusque avec vous j’espère, dit l’homme, l’air sincère.

Damien se redressa tandis que l’homme prenait place en face de lui.

- Il est de plus en plus ardu de trouver du bon personnel de nos jours…

Damien ignorait s’il réfléchissait à haute voix ou comptait connaître son avis sur la question. A tout hasard, il répondit, - C’est bien possible. L’homme sourit en le dévisageant.

- Vous me plaisez, monsieur Monod. Sincèrement. Il y a quelque chose en vous de franc et j’aime la franchise. Presque autant que l’honnêteté… Damien ne voyait pas très bien où il voulait en venir. L’avait-il fait enlever pour cela ? Pour faire la conversation avec lui ?

- Allons, monsieur Monod, calmez-vous, je vous en prie. Je sais ce que cette situation a de désagréable pour vous mais vous devez bien vous douter que je… Ah, mais voici les autres qui arrivent… Une sonnette, posée sur un guéridon prés de lui, venait de retentir.

°

- Combien ? Je ne sais pas moi, j’y ai pas encore réfléchi… tu crois qu’on peut en tirer combien au juste ? demanda Riton. Dix, quinze mille ? Vingt mille ? C’est quand même historique ce truc là. Ça doit valoir son pesant d’euros… Qu’est ce que t’en penses, toi, Damien ? Riton s’était mis à transpirer. Chose qui ne lui ressemblait pas.

- Ben… j’en sais rien. Après tout, c’est ton pote le spécialiste, botta en touche Damien. Riton se retourna alors vers l’antiquaire mais le visage de celui-ci s’était refermé. Il ne laissait plus rien transparaître. Comme si, par quelque tour de magie, il s’était retrouvé mué en statue.

- Cinquante mille, dit alors Riton, d’une voix mal assurée. J’en veux cinquante mille.

L’antiquaire soupira.

- Pauvre Riton, t’es vraiment pas fait pour ce job là, dit-il. N’importe quel cave en demanderait le triple sans ciller et il serait déjà bien en dessous de sa véritable valeur. Cinquante mille… à peine si ça couvrira mes frais. Sans compter qu’il reste un problème de taille à régler…

Riton le dévisagea.

- Un problème ? demanda-t-il, quel problème ?

- Le problème pour ce genre de marchandise, dit l’antiquaire, ce n’est pas tant le prix à demander que le client à trouver. Des collectionneurs capables de vendre père et mère pour obtenir une plaque de cuivre, même gravée par Jacques Callot, il n’y en pas des masses. Et des clients capables de payer rubis sur l’ongle sans trop poser de questions, c’est encore plus rare. Surtout quand la pièce est aussi connue que celle-là… seulement…

Riton n’y tenait plus, les myriades de zéros que l’antiquaire faisait miroiter devant ses yeux avaient suffi à le rendre aveugle.

- Seulement voilà, poursuit l’antiquaire, tu as de la chance, parce qu’il se trouve justement qu’un homme capable de dépenser une fortune sans poser de question et qui, qui plus est, serait intéressé par ce genre de produit… eh bien, j’en connais un. Mais ça ne sera pas facile… il faudra lui prouver l’authenticité de la pièce, il va vouloir la soumettre à toute une batterie de tests, compte tenu des sommes en jeu, cela semble normal… et pour ce faire, tu n’auras pas d’autre choix que de me la confier…

Damien vit Riton blêmir. Ce que disait l’antiquaire était empli de bon sens et son ami devait bien en convenir. Mais se départir de la plaque de cuivre semblait être au dessus de ses forces.

- Ecoute, on pourrait… Enfin, je pourrais… Et si on… Riton comprenait qu’il n’avait pas d’autre choix. La mort dans l’âme, il convint d’un rendez-vous avec l’antiquaire pour le lendemain soir.

- Devant chez Daum, apporte la plaque avec toi, dit celui-ci avant de prendre congé.

°

Ils étaient trois. Deux hommes et une femme. Tous parfaitement habillés. La cinquantaine grisonnante, ils avaient salué leur hôte d’un simple mouvement de tête. Aucun d’eux n’avait parlé. Un à un, ils avaient pris place, chacun dans un fauteuil, de part et d’autre du canapé où Damien était assis. Il les avait regardé s’asseoir sans bouger. L’angoisse qui l’avait assaillie quand la voiture était venue se ranger à ses côtés le tenaillait à nouveau. Même si aucun d’eux ne semblait agressif.

- Mes frères, ma sœur, voici la personne dont je vous ai parlé, dit l’homme comme si Damien n’était pas là. Monsieur Damien Monod était un intime de monsieur Henri Papaud, plus connu sous le ridicule sobriquet de Riton. Selon les informations que nous avons pu glaner au cours des derniers jours, grâce à vous maître Gérard ainsi qu’à vos si précieux contacts, monsieur Monod serait actuellement en possession de la gravure de Jacques Callot que nous cherchons depuis tant d’années maintenant, la foire d’Impruneta.

Un frisson parcouru l’assemblée. Frisson d’excitation pour les uns et de panique pour l’autre.

- Mais je ne l’ai pas, tenta de se justifier Damien, je ne l’ai jamais eue…

L’homme lui retourna un de ces regards qui n’admettent aucune contradiction. Damien préféra se taire.

- Je sais que vous l’avez, monsieur Monod, même si vous même vous l’ignorez. Damien le regarda, bouche bée.

La femme, assise en face de lui, remonta nerveusement ses lunettes sur l’arrête de son nez. Elle ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit.

- Vous savez, monsieur Monod, cette gravure n’est pas une simple scène de marché comme on serait tenté de le croire. Le genre de représentation amusante et instructive que l’on conserve en raison des détails qu’elle renferme, des arracheurs de dents aux colporteurs, des marchands des quatre saisons aux ménagères rondouillardes… Il ne s’agit pas non plus, même si cela va vous surprendre, d’entrer en possession d’une œuvre d’art, d’un monument qui a marqué son temps, révolutionné un genre et fait de son auteur un artiste à part entière… tout cela tient de l’anecdotique, monsieur Monod et l’anecdotique n’est là que pour mieux cacher la vérité… Par exemple, saviez-vous que Jacques Callot était Franc-maçon, monsieur Monod ? Et qu’une loge, ici même, à Nancy, porte aujourd’hui encore son nom ? Une loge dont je m’honore de faire partie… Damien ne connaissait rien à la Franc-maçonnerie, en tout cas pas plus que le commun des mortels.

Pour lui, les Francs-maçons n’étaient rien d’autre qu’une bande de bourgeois qui se rassemblait en secret afin d’exploiter au mieux leurs contemporains. Toutes leurs cérémonies secrètes, leurs rites initiatiques, toutes ces pitreries destinées à amuser la presse et à endormir le péquin ne cachaient en réalité qu’une nouvelle forme d’affairisme, d’ententes contre nature et de magouilles en tous genres… au juste, ne parlait-on pas de complot judéo-maçonnique ?

- Je vois dans votre regard une certaine méfiance, monsieur Monod. Sans doute faites vous partie de ces gens qui, faute de nous connaître, préfèrent nous condamner sans autre forme de procès. Je vous rassure, nous en avons l’habitude. Je dois même vous avouer que le contraire m’aurait étonné.

L’homme parlait d’une voix douce et posée. A ses côtés, ses frères et sœur l’écoutaient, impassibles.

- Notre histoire est émaillée d’incidents aussi désagréables que funestes. De ces génocides que l’on préfèrerait oublier. Chaque année, à la même période, de grands magazines font leur Une avec nous. Des révélations qui ne révèlent rien du tout… de ces sujets à sensation sensés éclairer la lanterne d’une population aveugle que nous exploiterions, selon eux, dans l’ombre la plus obscure qui soit… balivernes ! Mensonges éhontés ! Mais que faire contre cela ? Il en a toujours été ainsi et il en sera ainsi longtemps encore … mais je m’égare, vous ne devez certainement rien comprendre à mon propos et la raison de votre venue n’a rien à voir avec tout cela. Encore que…

°

La place Stanislas. Rendez-vous obligé. La ville toute entière semble s’égailler autour d’elle. Comme un centre incontournable. L’endroit où tout le monde est sensé se retrouver. Damien et Riton faisaient les cents pas au pied de la statue de Stanislas Leszczynski, " bienfaiteur de la Lorraine " comme l’indiquait son socle. Roi de Pologne dépourvu de royaume, Duc de Lorraine et de Bar après que la France et l’Autriche lui ait cédé ces deux duchés, le 11 Avril 1736, l’homme qui fit de Nancy ce qu’elle est n’y résida jamais, préférant la vie fastueuse des châteaux de Lunéville, Commercy et Malgrange, résidences ancestrales des ducs de Lorraine. Philosophe et ami de Voltaire, il décida pourtant de faire de Nancy l’une des plus belles villes d’Europe et convoqua pour ce faire artistes et architectes auxquels il imposa son goût pour le baroque. Les grilles de Lamour, qui entourent la place, en sont le parfait exemple. Battant le pavé du talon, Damien ne semblait cependant pas les voir. Pas plus qu’il n’attachait d’attention aux fontaines qui s’élevaient à quelques pas de là. Tout ce qu’il voyait, c’était le magasin Daum qui se trouvait l'angle de la rue Héré. Sa proximité avec la place le rassurait. L’antiquaire ne risquait pas de leur jouer un sale tour au vue et au su de tant de monde. Malgré cela Riton semblait nerveux. La plaque, enveloppée dans un large tissu, dépassait de sous son bras. Il jetait de constants regards à sa montre comme s’il s’attendait à la voir disparaître à tout moment. La silhouette pataude de l’antiquaire apparut bientôt, se détachant dans l’obscurité naissante. La redingote alliée au chapeau mou et à la canne dont il semblait ne jamais se départir donnaient à son allure générale de faux airs de dandy. Seule sa corpulence et sa petite taille empêchaient la confusion avec l’éventuelle réincarnation d’Oscar Wilde. Il se figea devant la vitrine du célèbre verrier Nancéien et leur adressa un geste de la main qu’ils interprétèrent comme une invite à venir le rejoindre. Riton fit un pas en avant, s’arrêta, se tourna vers Damien,

- J’ai un mauvais pressentiment, dit-il.

- Que veux-tu qu’il nous arrive ici ? répondit Damien, pour le rassurer.

- Ouais, t’as sans doute raison, reconnut Riton avant de se remettre en marche.

La face rubiconde de l’antiquaire se dessinait plus clairement à mesure qu’ils s’approchaient. Quelque chose dans son regard avait changé. Une sorte de dureté que Damien n’avait pas remarqué la veille au soir. Ils se saluèrent d’un hochement de tête.

- On y va ? dit l’antiquaire, j’ai retenu une table au Petit Cuny.

°

L’homme – qui se faisait appeler Paul – se leva pour servir à boire à ses invités. La table roulante devant laquelle il se tenait ressemblait à la proue d’un navire. Même grandiloquence esthétique, même étrave impressionnante. Il demanda à Damien s’il désirait boire quelque chose, empli d’autorité trois verres avec un whisky hors d’âge. Un quatrième avec un Cognac au bas mot centenaire. Il tendit le Cognac à la femme, les whiskies aux deux hommes, en conserva un pour lui. Damien se contenta d’un verre d’eau gazeuse. Pas le moment de perdre la tête. L’homme reprit sa place en face de lui.

- La foire d’Impruneta… quelle merveille n’est-ce pas ? dit-il en sirotant son breuvage. L’avez-vous seulement contemplée ? En avez-vous vu tous les détails ? Difficile de croire qu’il puisse s’agir d’une gravure. Et quand, en plus, on en connaît le secret…

L’un des deux hommes toussa, comme le rappeler à l’ordre.

- Qu’y a-t-il Maître Alphonse ? Me croyez-vous assez stupide pour mettre notre ami dans la confidence sans avoir pris toutes les précautions d’usage ? Le sang de Damien se glaça dans ses veines. Il pâlit et se recroquevilla sur lui-même. L’homme le dévisagea, un sourire aux lèvres.

- Ne vous inquiétez pas, monsieur Monod… nous ne vous ferons aucun mal. Mais Damien avait du mal à le croire. Sans doute avait-il dit la même chose à Riton, juste avant de l’envoyer rejoindre ses ancêtres. Il se redressa néanmoins, prêt à entendre la sentence qu’ils lui réservaient.

La femme prit enfin la parole.

- Monsieur Monod, tout ce que vous avez entendu dire à notre propos est faux, quoiqu’il puisse s’agir. Nous ne nous nourrissons pas d’enfants, nous ne conservons pas les dépouilles de nos victimes dans des bocaux remplis de formole et ne nous livrons à aucune incantation divinatoire, messe noire ou autre religion contre nature. Nos membres ne sont ni des suppôts de Satan, ni d’infâmes boursicoteurs affameurs du peuple. Bien sûr, comme dans chaque organisation, nous avons nos fruits pourris mais l’arbre que nous sommes se charge lui même de leur expulsion. Alors lorsque maître Paul vous dit que vous n’avez rien à craindre de nous, soyez rassuré, monsieur Monod, il s’agit bien là de la stricte vérité.

Damien voulait la croire. De toute son âme. De tout son cœur. Il voulait faire taire cette petite voix qui lui disait, de l’intérieur, n’écoute pas cette femme, ne lui fais pas confiance. Il le voulait mais ne le pouvait pas.

- Laissez moi maintenant vous expliquer, monsieur Monod. Vous dire de quoi il en retourne, dit l’homme qui se prénommait Paul.

- Non ! Damien avait crié. Sans s’en rendre compte, sa bouche s’était ouverte et un son en était sorti.

Non. Non, il ne voulait rien savoir. Rien qui puisse lui coûter la vie. L’homme échangea un regard avec ses compagnons. Il est prêt semblait-il leur dire.

°

Des outils, accrochés aux poutres, pendaient au dessus de leurs têtes. Les murs, rouge carmin, rendaient l’atmosphère chaleureuse et accueillante. Damien jeta un coup d’œil par dessus son épaule. Ce visage ne lui était pas inconnu. Il fit du coude à Riton et lui demanda, - Dis, ce ne serait pas ? Riton se retourna pour lui confirmer que oui, en effet, c’était bien. Charlélie Couture. Un autre enfant du pays. Indifférent à cet illustre voisinage, l’antiquaire était occupé à commander une flammenkuch au garçon, un moustachu ventripotent au teint couperosé. Pour patienter, leur dit-il. Une assiette vide trônait à ses côtés.

- On attend qui ? s’enquit Riton, à nouveau gagné par l’inquiétude.

- Un ami, se contenta de répondre l’antiquaire en vidant son verre d’un trait.

A quelques tables de là, un groupe de stagiaires de l’ENACT dînait bruyamment. L’antiquaire ne les quittait des yeux. Une jeune fille semblait avoir retenue toute son attention. Il n’en détourna le regard que lorsqu’une main se posa sur son épaule. Une main velue accrochée à un bras hors de proportions.

- Ah ! Te voilà, laisse moi te présenter mes amis.

Instinctivement, Riton resserra ses jambes autour de la plaque entre lesquelles il l’avait glissée. Damien se contracta. Le nouveau venu avait tout du tueur en série.

- Max, je te présente Riton et Damien, les deux gars dont je t’ai parlé. Riton, Max est… comment dire, en cheville avec certaines personnes. Le genre de personnes haut placées. De celles qui peuvent acheter ta petite merveille les yeux fermés…si tu vois ce que je veux dire.

Riton voyait. Il voyait même fort bien. Mais l’inquiétude qui l’avait gagné n’avait pas disparu pour autant. Pour lui, les choses ne seraient réglée qu’une fois les billets en main. Et le regard que lui jetait le prénommé Max n’arrangeait rien à l’affaire.

- Vous avez la marchandise avec vous ? demanda Max d’une voix d’outre tombe.

L’antiquaire ne laissa pas à Riton le temps de répondre.

- Ouais, un peu qu’il l’a ! Il semblait dans son élément. Fier comme un paon.

- Et je peux la voir ? demanda le nouveau venu.

- Ici ? Maintenant ? hasarda Damien. Vous ne pensez pas que c’est un peu risqué ?

Max le toisa. Le risque, c’était bien le cadet de ses soucis. Et les gens pour qui il travaillait le payait justement pour ça. Cette sorte d’inconscience qui l’habillait comme une seconde peau.

- Non, évidemment, pas ici… concéda-t-il au bout d’un instant.

Leur commande arriva sur ces entre faits. Wadele braisé et sa choucroute garnie pour tout le monde.

°

Non. Non, Damien ne voulait rien savoir. Ni qui ils étaient. Ni ce qu’ils faisaient. Et encore moins le secret que pouvait bien renfermer la gravure de Jacques Callot. Tout ce qu’il voulait, c’était rentrer chez lui et oublier tout ça. Toute cette histoire. La folie qui s’était emparée de Riton. L’avidité de ces hommes. Mais ils ne semblaient pas prés à le lâcher. L’étau se resserrait dangereusement autour de lui. L’homme s’éclaircit la voix.

- Monsieur Monod, je sais que ne vous n’êtes pour rien dans cette histoire mais combien d’autres innocents ont été sacrifié au cours des siècles passés ? Combien d’hommes sont morts sans jamais savoir ni le pourquoi ni le comment ?

- Vous devez comprendre que cette affaire est très importante pour nous, monsieur Monod, surenchérit la femme. Capitale même.

- Vous devez nous dire ce que vous savez monsieur Monod, tout ce que vous savez, dit un des deux hommes qui n’avaient pas encore parlé. Réfléchir. Damien savait que la seule chose à faire était de réfléchir. Peser le pour et le contre. Juger de la dangerosité de ces hommes et de leur détermination. Des moyens dont ils disposaient.

- Et si je vous dis ce que je sais… que m’arrivera-t-il ? demanda-t-il d’une voix fluette.

- Rien. Peut-être même nous montrerons nous généreux… tout dépend de vous. Et de votre bonne volonté. Damien était pris au piège. Fait comme un rat. Il ne savait rien mais devait tout leur dire. Il avait connu des positions plus confortables. 

- Nous nous étions retrouvé au restaurant avec ces deux hommes, celui qui se faisait appeler l’antiquaire et l’autre, une espèce de brute épaisse, Max qu’il s’appelait… Ils l’écoutaient religieusement. L’homme qui se prénommait Paul s’était resservi un verre. Il avait fermé les yeux et semblait particulièrement fier de lui. La femme écrivait nerveusement dans un petit carnet qu'elle venait de tirer de son sac à main. Damien dévidait le fil de ses souvenirs. Malgré les années, tout lui revenait en mémoire avec une précision qui l’étonnait lui même. S’ils voulaient tout savoir… eh bien il leur dirait tout. Jusque dans les moindres détails.

- Nous avions pris des Wadeles braisés, je ne sais pas si vous connaissez… c’est très bon, un peu gras mais vraiment excellent. Bref, l’homme, Max, a demandé à voir la plaque. Riton l’avait amené avec lui. Il ne s’en séparait plus depuis qu’il l’avait récupérée…

- Comment ? demanda la femme sans relever la tête.

- Je vous demande pardon ? dit Damien.

- Comment votre ami s’était-il procuré cette plaque ? précisa-t-elle sur un ton agacé.

- Je… vous ne me croirez jamais.

Il leur expliqua alors comment Riton s’était retrouvé en possession de la plaque de cuivre de Jacques Callot. L’une des plus fameuses qu’il ait jamais gravée. La foire d’Impruneta. Conservée jalousement au Musée d’Art Lorrain. Une histoire de fou que bien sûr, ils eurent toutes les peines du monde à croire.

- Vous nous prenez pour des abrutis, c’est ça, monsieur Monod ? dit la femme après qu’il ait fini son exposé.

Damien ne put réfréner un sourire en coin.

- Vous voyez, je vous l’avais bien dit que vous ne me croiriez jamais… Ils se regardèrent puis l’homme ajouta,

- Peu importe, ce qui compte, c’est que vous l’ayez… poursuivez votre récit.

- Où en étais-je ? Ah oui, le dénommé Max. Il tenait donc à voir la plaque. Selon lui, nous n’étions que de vulgaires escrocs sans scrupule et l’antiquaire avait beau lui soutenir que la plaque était bien l’originale, Max ne voulait rien entendre. Il était de plus en plus nerveux. Il demandait déjà l’addition quand nous n’en étions qu’à commander les desserts… Riton, de son côté, prenait tout son temps. Il essayait de reculer au maximum le moment où nous devrions sortir et nous retrouver seuls avec eux. Je crois que l’autre, Max, il s’en était aperçu et que ça commençait à l’énerver. Quand on est sorti, finalement, la nuit était tombée depuis un bon moment. Les rues étaient pleine d’étudiants qui naviguaient de bars en bars. C’était la fin de l’année universitaire. Certains semblaient déjà bien attaqués… On est retourné chez moi. Damien marqua une pause. L’attention qu’ils lui accordaient semblait bien réelle malgré l’absence quasi-totale d’intérêt de tout ce qu’il leur racontait. Après tout, peut-être ne lui avaient-ils pas menti. Peut-être voulaient-ils seulement connaître la vérité. Il poursuivit, enflant davantage chaque détails qui lui revenait en mémoire.

- On a dû traverser la moitié de la ville. A cette heure là, quand on s’écarte du centre, on se retrouve vite seul. Riton marchait devant, la tête enfoncée dans les épaules. Je le connaissais depuis assez longtemps pour savoir qu’il était contrarié. La présence de Max ne lui convenait pas et je mentirais si je vous disais que je ne partageais pas son avis. Ce type avait une tête de tueur et des mains comme des battoirs. L’antiquaire essayait de paraître décontracté mais lui aussi, je le sentais bien, n’était pas à l’aise.

- Ce Max, vous savez pour qui il travaillait ? demanda la femme.

- A ce moment là, non, je l’ignorais. Je ne l’ai appris que beaucoup plus tard.

- Et lorsque vous l’avez su, qu’avez-vous pensé ? Damien fixa l’homme qui venait de parler. Des quatre, il était le seul à n’avoir pas encore pris la parole.

- Ce que j’en ai pensé ? répondit-il. J’ai eu peur, monsieur. Très peur.

L’homme parut satisfait de sa réponse. Il lui fit signe de continuer.

- Nous sommes arrivés chez moi. J’habite dans un petit studio, rue de l’Ile de Corse, pas très loin des quais. Au quatrième étage. Max avait pris la direction des opérations. C’était lui qui commandait, ça se voyait. L’antiquaire restait dans son coin. Il ne la ramenait plus. Riton a alors sorti la plaque du bout de tissu dans lequel il l’avait enroulée. Max l’a regardée avec attention. Comme l’antiquaire, il avait une de ces loupes d’orfèvres, vous savez, ces trucs ronds que l’on coince contre son œil… il parcourait la plaque rapidement, comme s’il cherchait quelque chose…

- Vous a-t-il donné l’impression d’avoir trouvé ce qu’il cherchait ? demanda à nouveau l’homme assis à sa gauche.

- Peut-être… sans doute. Il s’est arrêté une ou deux fois et puis surtout… il nous a fait une proposition.

- Quel genre de proposition ?

- Le genre qui ne se refuse pas.

Même si l’atmosphère s’était un peu détendue, Damien continuait à se méfier d’eux. La femme se tourna vers l’homme qui se prénommait Paul.

- Comment l’ont-ils su ? lui demanda-t-elle.

- Je l’ignore, lui répondit celui-ci. Mais ils savent, c’est certain. Il fixa à nouveau Damien.

- Poursuivez et surtout, n’omettez rien. Pas le moindre détail. Même ce qui pourrait vous paraître insignifiant. Damien prit une profonde inspiration.

- La somme que Max nous a alors proposé était complètement folle et Riton, ce pauvre Riton, ça l’a complètement déboussolé. Il a baissé sa garde. Moi même… vous savez, on se fait souvent des idées. Depuis que Riton avait ramené la plaque, on avait tout imaginé. Des yachts aux voitures de luxe, des villas à la mer aux voyages qu’on comptait faire, tout y était passé, même les filles… enfin, vous voyez ce que je veux dire. Mais même dans le plus dingue de nos fantasmes, on avait jamais imaginé ça. Jamais, on avait cru ça possible, dit Damien, les yeux perdus dans le vague.

- Et pourtant, cela devait être encore loin de sa véritable valeur, dit l’homme qui se faisait appeler Paul. Mais poursuivez.

- Je connaissais Riton depuis assez longtemps pour savoir ce qu’il pensait. Aboule le fric et casse toi avec ton bout d’cuivre, voilà ce qu’il devait se dire. Et à sa place, croyez moi, j’en aurais pensé autant. Sauf que le fric, le Max, il ne l’avait pas. Comme il nous l’a expliqué, il n’était là qu’en éclaireur. Il venait voir si notre proposition tenait la route, si la marchandise était bien celle qu’on prétendait. Il a fixé rendez-vous à Riton, seul, pour le lendemain soir. - Seul ? s’interrogea la femme.

- Ben, ouais. Au début, on avait confiance. Le type avait bien une sale tronche mais il semblait satisfait et puis surtout, c’était lui qui avait fixé le prix… Alors on ne se posait pas trop de questions… du reste, est-ce qu’il nous laissait le choix ?

- Et quand, le lendemain soir, vous n’avez pas vu revenir Riton, ça ne vous a pas inquiété ? lui demanda l’homme assis à sa droite.

- Pour tout vous dire, non. Comme je vous le disais tout à l’heure, avec Riton, ça fait des années qu’on se connaît. Depuis qu’on est tout petit. Damien laissa passer quelques instants avant de reprendre.

- Et puis il m’avait dit quelque chose, juste avant d’aller rejoindre Max pour lui remettre la marchandise.

- Vous voulez dire, le jour même où il avait rendez-vous avec ce Max ?

- Oui. On avait prévu de se retrouver avant ça. Il devait passer chez moi. Pour régler les derniers détails, vous comprenez. Mettre au point la suite des événements comme on dit. Il était arrivé en début d’après midi. Visiblement, il n’avait pas fermé l’œil de la nuit. Je ne l’avais jamais vu dans un tel état. Il sautait partout, n’arrêtait pas de parler. - Et la plaque ? demanda la femme.

- La plaque ? Riton devait l’avoir avec lui. En fait, depuis le début, elle ne l’avait pas quitté… c’est drôle que vous m’en parliez, parce que ça me fait justement penser à…

- A... ? demanda l’homme qui se prénommait Paul.

- Riton, quand il est arrivé, ce jour là, il portait effectivement quelque chose sous le bras, enveloppé dans du tissu. Sauf que je me rappelle maintenant qu’il avait laissé la plaque chez moi, en partant, la veille au soir. Ça m’avait d’ailleurs surpris. Il prétendait que c’était plus sûr. Au cas où l’autre l’ait attendu dehors. Pour le braquer. C’est drôle mais avant que vous m’en parliez, je ne m’en souvenais plus.

- Et qu’y avait-il dans ce bout de tissu ? demanda l’homme assis à sa droite.

- Je l’ignore. Il l’a posé prés de la porte en entrant et puis il n’en a plus parlé. Et moi, je n’y ai plus pensé.

- De quoi avez-vous parlé ? demanda la femme, toujours courbée en deux sur son carnet. - De quoi ? Je ne sais plus. De ce qui allait se produire, de ce qu’on allait faire avec tout cet argent… ce genre de choses je suppose. Et puis, ça par contre je m’en souviens parfaitement, il m’a aussi parlé de la plaque, du fait que cet homme nous en proposait un tel prix. Selon lui, la gravure devait valoir beaucoup plus. Il ignorait comment, mais il voulait savoir ce qu’elle cachait. Pourquoi quelqu’un était capable de débourser une telle somme juste pour l’acquérir. Ensuite, il était parti à son rendez-vous… Et n’en était jamais revenu... Vous nous parliez tout à l’heure de ce qu’il vous avait dit, quelque chose qui vous a empêché de vous inquiéter quand vous ne l’avez pas vu revenir. De quoi s’agissait-il ? demanda la femme.

- Oh, rien de bien compliqué. Juste que je devais lui faire confiance. Que s’il ne réapparaissait pas tout de suite, il ne manquerait pas de le faire. Que je ne devais pas m’inquiéter.

- Et vous l’avez cru ? Même après plusieurs mois sans nouvelles de sa part ?

- Oui. Enfin, non. On se connaissait depuis si longtemps… mais d’un autre côté, la somme était si importante… tout cela se mélangeait dans ma tête, vous comprenez. Et puis… et puis, je pensais qu’il devait être dans les îles, heureux. Je sais que vous allez avoir du mal à me croire, mais cela me suffisait.

- Vous teniez beaucoup à lui n’est-ce pas ? demanda l’homme assis à sa droite.

- Comme à un frère monsieur, comme à un frère. Damien fixa le plancher. Remuer tous ces souvenirs, devant ces inconnus, avait quelque chose d’indécent. Presque d’obscène.

- Qu’avez-vous fait, monsieur Monod ?

- Moi ? Ben j’ai continué à vivre, que vouliez-vous que je fasse ? répondit-il sur un ton sarcastique. L’homme qui se prénommait Paul se leva. Visiblement, ce que Damien venait de leur raconter ne lui suffisait pas. Il enchaîna,

- Reprenons, monsieur Monod. Votre ami est donc allé à son rendez-vous, vous laissant seul chez vous. Vous aviez convenu de vous retrouver mais il n’est jamais réapparu. Le paquet qu’il transportait en arrivant chez vous, ce jour là, ne devait pas avoir bougé, je me trompe ? Damien se mit à réfléchir. Il avait beau se creuser les méninges, rien ne lui revenait en mémoire.

- Non. Je crois qu’il n’était plus là.

- Il l’aurait donc emmené avec lui à son rendez-vous ? demanda la femme.

- Probablement. En tout cas, il n’était plus chez moi.

- Et la plaque ? Vous l’avez vu prendre la plaque ? Les questions fusaient maintenant de toute part. Damien devait répondre sans réfléchir.

- Non.

- Non ? s’enquit l’homme assis sur sa gauche.

- Je me suis absenté et quand je suis revenu, Riton était déjà parti.

- Absenté ? Et où êtes-vous donc allé, monsieur Monod ? demanda la femme. - Aux toilettes, madame. Damien avait la tête qui tournait.

Toutes ces questions. Aux toilettes, répéta l’homme qui se prénommait Paul. Aussi étrange que cela puisse paraître, cette réponse semblait lui convenir.

- Etes-vous quelqu’un de maniaque monsieur Monod ? demanda la femme, sans raison apparente.

- Je vous demande pardon ?

- Le ménage, êtes-vous un maniaque du ménage, monsieur Monod ? Bien qu’il ne voit pas le rapport, Damien répondit tout de même.

- C’est à dire que… je suis célibataire depuis si longtemps… vous voyez.

- Etes-vous un maniaque du ménage, oui ou non, monsieur Monod ? demanda sèchement l’homme assis à sa droite.

- Euh… non, répondit Damien, interloqué par une telle insistance. L’homme qui se prénommait Paul se mit à sourire. Il regarda la femme et lui dit sur un ton entendu,

- Vous voyez bien que j’avais raison. 

La voiture avait quitté la villa avec Damien, l’homme qui se prénommait Paul et la femme à son bord. Empruntant le même chemin que quelques heures auparavant, mais en sens inverse cette fois, ils se dirigeaient vers l’appartement de la rue de l’Ile de Corse. Le molosse fumait assis à la place du mort. Aucun d’eux ne parlait. A cette heure là, la circulation était fluide. Les suspensions de la voiture encaissaient les pavés avec régularité. Pas le moindre soubresaut à l’intérieur de l’habitacle.

- Dites moi, monsieur Monod, avez-vous une cheminée chez vous ? demanda l’homme qui se prénommait Paul. Une fois de plus, la question prit Damien au dépourvu.

- Oui, mais je ne m’en suis jamais servi, répondit-il sans comprendre. Le sourire qui barrait le visage de l’homme ressemblait de plus en plus à un triomphe. La femme nota quelque chose dans son carnet.

- Vous ne vous occupez donc pas de son entretien… poursuivit-il, toujours aussi ésotérique.

- Ben… non, répondit Damien. La voiture se gara en douceur. Ils montèrent les uns derrière les autres. L’homme qui se prénommait Paul avait dit au molosse de les attendre en bas. Une fois dans l’appartement, ils se dirigèrent directement vers la cheminée. L’homme s’agenouilla devant l’âtre, retira le tas de cartons couverts de poussière qui occupait le foyer. Le mur était sombre, couvert de suie. Délicatement, il se saisit la plaque de fonte destinée à réfléchir la chaleur. Elle vint à lui avec une facilité déconcertante. Il souffla alors dessus, la frotta à l’aide d’un chiffon trouvé par terre.

- et voilà, dit-il en se relevant, la foire d’Impruneta. La femme s’avança, lui ôta la plaque des mains.

- Mais… dit Damien, le souffle coupé. Il ne comprenait plus rien. Pendant tout ce temps la plaque avait été là, chez lui, sous son nez.

- Mais…

- Ne soyez pas étonné, monsieur Monod, dit l’homme. Je dois vous avouer que je savais où chercher. La seule chose que j’ignorais, c’était l’emplacement de la cheminée.

- Mais…

- Je crois que nous vous devons quelques explications dit la femme en feuilletant son carnet. Prenez, dit-elle en le lui tendant, lisez ça. Damien prit le carnet dans ses mains. Les pages étaient couvertes d’une écriture fine et appliquée. Une écriture enfantine.

- Remontez à la semaine passée monsieur Monod, vous comprendrez tout. Damien parcourut les pages.

Son nom apparaissait pour la première fois le 14 Février, soit trois jours auparavant. Les premières notes remontaient, quant à elles, au 12. Le jour où le corps de Riton avait refait à la surface, quai Sainte Catherine.

Lundi 12 Février. Le corps d’un dénommé Henri Papaud, dit Riton, a fait surface quai Sainte Catherine. Il était accroché sous la quille d’une péniche depuis une durée ne pouvant pas excéder deux ans (date d’encrage de ladite péniche selon les renseignements transmis par les services de maître Gérard), son identification a été rendue possible grâce à ses empruntes digitales (enregistrées dans les fichiers de la police, toujours selon les renseignements transmis par maître Gérard). Connu pour divers larcins, la disparition de l’homme n’a jamais été signalée. Moins de deux ans. Cela pourrait correspondre.

Mardi 13 Février. Paul décide que nous devons remonter la " piste Riton ". D’après un compagnon, l’homme aurait été en contact plus ou moins régulier avec l’antiquaire (fripouille notoire qui, nous l’avons appris depuis, serait entré en contact avec certains de nos apprentis afin de revendre la foire, peu de temps après sa disparition). Pas pris au sérieux par ceux-ci à l’époque. Grossière erreur.

Mercredi 14 Février. L’antiquaire, actuellement en détention à la centrale de Joux-la-ville pour une affaire de recèle, reconnaît l’implication dudit Riton dans l’affaire de la foire. Il nous signale en outre la présence d’un complice, un dénommé Damien. Il avoue également avoir été contacté par X pour l’achat de la foire. Pas plus de précisions mais nous savons que X avait à cette époque souvent recours, pour ce genre de transactions, à un dénommé Max, par ailleurs bien connu de certains d’entre nous. Piste à suivre : retrouver Max.

Jeudi 15 Février. L’étau se resserre. Grâce à maître Gérard et à ses contacts, nous avons pu mettre la main sur le dénommé Max. L’homme se dit rangé des affaires. Conserve un très mauvais souvenir de celle-là en particulier. X aurait été très contrarié du mauvais tour que leur aurait joué le dénommé Riton. Reconnaît être à l’origine de sa disparition. Tout semble indiquer que Riton aurait procédé à un échange au moment de lui remettre la plaque de la foire. Interrogeant Riton pour savoir où il l’avait cachée, celui-ci aurait évoqué la présence d’une cheminée avant de rendre l’âme. Max aurait ensuite rendu visite au dénommé Damien sans succès. Disparition de la plaque. Question : A-t-il bien cherché ?

Vendredi 16 Février. Maître Gérard a localisé le dénommé Damien. Damien Monod, vingt quatre ans, sans emploi. Connu des services de police. Alter Ego d’Henri Papaud, dit Riton. Domicilié rue de l’Ile de Corse. Selon toute vraisemblance, la plaque doit toujours se trouver là bas (même si Max, à l’époque, l’a interrogé, sans succès, à ce propos). Piste à suivre : Damien Monod doit ignorer qu’il est en possession de la plaque. Sinon, comment expliquer qu’elle n’ait jamais refait surface (elle) ?

Samedi 17 Février. Paul nous a contacté, Maîtres Alphonse, Gérard et moi. Il tient Damien Monod. Lorsque nous arrivons à la villa, je constate à quel point l’homme est petit, chétif. Semble malade. A tout de la petite frappe. Quand je lui demande comment son ami s’est retrouvé en possession de la plaque de la foire, il nous donne une explication complètement folle. Impossible de le croire. Prétend n’être au courant de rien. Semble sincère. Dis ne jamais s’être inquiété de la disparition de son ami (plusieurs fois, il nous répète qu’il le connaissait depuis longtemps et lui faisait confiance). Ignore visiblement tout de la signification de la foire et de l’endroit où elle se trouve. Damien releva le nez du carnet après avoir lu cette dernière phrase. Devant lui, l’homme qui se prénommait Paul et la femme dont il ignorait le prénom regardaient la plaque de cuivre avec recueillement et dévotion. Il toussa pour attirer leur attention.

- Je… je peux vous poser une question ? La femme le dévisagea comme si elle le voyait pour la première fois.

- La foire… je pourrais en connaître la signification ? demanda Damien d’une voix hésitante. Ils se regardèrent, esquissèrent un sourire puis l’homme qui se prénommait Paul dit, de sa voix fluette et chantante,

- Vous ne nous croiriez jamais.

Rédigé par JP

Publié dans #Le monde de Matéo

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