François Villon Not Dead

Publié le 21 Avril 2006

 

Le nouveau livre de Jean Teulé est une petite merveille. Pour ceux qui ne verraient pas de qui il s'agit, Jean Teulé c'était ce grand échalas un peu lunaire qui sévissait dans feue "l'assiette Anglaise" de Bernard Rapp (et qui, si ma mémoire est bonne, a travaillé un temps à Canal). En quelques 400 pages il endosse la personnalité du poète François Villon (célébré par Rimbaud, chanté par Brassens) et fait revivre le Moyen âge mieux que bien des manuels. Un moyen âge violent, rude, où les exécutions se succèdent les unes aux autres et où l'invention in-humaine ne semble pas avoir de bornes. Un moyen âge fait de grands princes benêts et de bandits sanguinaires, de poésie brutale et de filles édentées.

 

Voici quelques articles qui parlent de ce livre:

 

"Ballade pour maître François"

par Thierry Gandillot (L'Express Livres, édition du 23/03/06)

 

Mauvais garçon, débauché sublime, poète maudit... Jean Teulé se glisse avec bonheur dans la peau de François Villon: éblouissant.

 

Sa vie fut un roman. Voici maintenant le roman de sa vie. Il fallait un culot monstre pour chausser, à plus de cinq siècles de distance, les poulaines de maître François, poète et assassin, objet de tous les fantasmes et de toutes les passions, dont la notice biographique tient en moins de vingt lignes. Jean Teulé nous avait déjà régalés avec ses romans décalés consacrés à Rimbaud et à Verlaine. Cette fois, il nous éblouit. En s'attaquant à Villon, Teulé achève brillamment sa trilogie romanesque, remontant à la source des poètes maudits. Arthur de Charleville n'écrivait-il pas: "[J'ai] choisi maistre François pour mère nourricière"? Et Paul de Metz: "J'idolâtre François Villon,/ Mais être lui, comment donc faire?" Oui, comment se glisser dans la peau de ce voyou de haut vol, inventeur de la poésie crade, qui, pour paraphraser Oscar Wilde, également expert en geôles et ballades morbides, a mis son génie dans sa vie et dans son œuvre au point que l'une et l'autre se confondent ? Il fallait oser le "je", tout simplement. Après avoir plongé dans l'immense documentation disponible sur cette fin de Moyen Age (dont le fameux François Villon de Jean Favier), les archives de police, passablement fournies, et les 2 023 vers du Testament de 1461, maître Jean a littérairement cannibalisé son modèle. "Pendant deux années, du matin au soir, confesse Teulé, je ne pensais qu'à Villon. Je mangeais comme lui, je buvais comme lui, à tel point que mes amis, aujourd'hui, quand ils parlent de lui, se trompent: ils l'appellent Jean Villon ou Jean-François Villon... Maintenant, j'essaie de l'oublier."

 

Punk avant la lettre

 

On ne connaît pas le jour exact de la naissance de Villon - c'était "un peu avant l'été" 1431. Alors pourquoi pas le 30 mai, jour qui vit Jeanne monter au bûcher à Rouen? On ignore même l'année de sa mort. Beaucoup de gens croient qu'il a fini pendu. En réalité, maître François a disparu de la circulation un jour de 1463, banni de Paris pour dix ans, le "P" de l'infamie marqué au fer rouge sur le front. On n'entendra plus jamais parler de lui.

Entre ces deux événements, le "mauvais garçon du siècle" a moult fois frôlé la potence. Son père, lui, n'y avait pas échappé. Et la probabilité est élevée, selon Teulé, que sa mère ait été enterrée vivante, pieds et poings liés, comme une voleuse. Ce qui expliquerait que le jeune François fut confié, vers l'âge de 5 ans, au bon Guillaume de Villon - "mon plus que père, [...] plus doux que mère".

 

Il lui en fera voir de toutes les couleurs, au chanoine de Saint-Benoît-le-Bétourné ! Car, dès sa jeunesse, Villon met le feu au Quartier latin. Juché sur les tables des bouges les plus sordides, ce punk avant la lettre fait reprendre ses ballades par des bandes de soiffards. Amateur de ribaudes et d'hypocras, l'incorrigible plaisantin s'amuse à décrocher les enseignes, puis à les raccrocher dans le désordre, créant une incroyable confusion dans tout Paris. Il dirigera même, dans le Quartier latin, une émeute étudiante digne de celle de Mai 68, à ceci près qu'elle sera réprimée à coups de hache. Il commettra, enfin, l'un des vols les plus spectaculaires de l'époque, échappant de peu à la sanction grâce au dévouement de son tuteur.

 

La bande des Ecorcheurs

 

Surtout, le bougre fréquentera la terrible bande des Coquillards, également nommés "les Ecorcheurs", dirigée par Colin de Cayeux, dont on retrouve le nom dans ses ballades. Il apprendra leur langue secrète, qu'il glissera dans certains de ses poèmes, tout comme il emploiera le jargon des homosexuels, ce qui laisse supposer que la sodomie n'était pas étrangère à ses mœurs. Or, pour être accepté chez les Coquillards, ces mercenaires débauchés de la guerre de Cent Ans qui, l'hiver venu, terrorisaient la province, il fallait commettre un crime devant témoins! Et leur faire un cadeau dont la nature était décidée par eux - il s'agissait la plupart du temps de leur livrer la femme aimée pour de monstrueuses "tournantes" qui finissaient souvent dans un bain de sang!

 

Poursuivi par la haine du cruel évêque d'Orléans, Thibaut d'Aussigny, qui portait un manteau sur lequel étaient cousues les langues de ceux dont il avait obtenu les aveux sous la torture, Villon, protégé par Louis XI, réussit à échapper à la mort. Il n'est pas impossible que les deux hommes se soient rencontrés dans la sinistre prison de Meung-sur-Loire, dont le poète fut le seul à ressortir vivant - et avec sa langue... Il en a, bien sûr, tiré une magnifique ballade qui commence ainsi: "Qu'en réalgar et en arsenic de roche, en orpiment, en salpêtre et chaux vive, qu'en plomb bouillant pour mieux les réduire en morceaux, qu'en suie et poix délayées dans l'eau d'une lessive faite de merde et de pisse de Juive, qu'en lavures de jambes de lépreux, qu'en raclures de pieds et vieilles bottes, qu'en sang d'aspic et drogues venimeuses, qu'en fiel de loups, de renards, de blaireaux, soient frites ces langues ennuyeuses...".

 


 

Rédigé par JP

Publié dans #Livres à lire

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