Bien fait pour elle ! (échec du premier défi)

Publié le 6 Mars 2006

 

Jerricane Grangier.

 

 

Jerricane. Jamais je n’aurais cru que ça passerait et maintenant j’étais coincé. On ne devrait jamais boire avant d’aller à l’état civil. Surtout pour déclarer la naissance de son fils.

- Jerry kane… et vous écrivez ça comment ? me demanda la fille assise derrière le bureau.

Je voyais la tronche des autres, hilares, derrière la fenêtre, juste au dessus de son épaule.

- Ben euh, j e r r i c a n e, comme un Jerricane quoi.

Elle a relevé les yeux, m’a dévisagé.

- Vous pouvez répéter ?

J’avais envie de partir. Quitter ce hall de gare qu’était le service de l’état civil et m’enfuir. Prendre le maquis. Déserter.

- Je vais vous demander d’attendre un instant, me dit-elle en désignant un canapé en skaï bordeaux situé juste en face d’elle.

Puis elle a décroché son téléphone. Elle avait une petite bouche, je ne le remarquais qu’à cet instant. Deux traits, à peine surlignés par un quelconque produit cosmétique testé sur des animaux vivants. Jerricane. Oui, à la réflexion, elle avait raison. Il valait mieux prendre son temps. S’assurer de l’aval des autorités.

Un type en costume croisé est venu me trouver. Ce devait être son supérieur hiérarchique. Il semblait furieux. J’avais dû le déranger durant sa pause café. Il me demanda de le suivre. Il y avait quelque chose en lui que je n’aimais pas. Une allure supérieure. Un je-ne-sais-quoi dans le regard. Il ouvrit une porte et me désigna l’intérieur d’une pièce accueillante comme une cellule du KGB. Ce devait être son bureau. Un vulgaire cube carré aux murs gris béton, sans charme ni boiserie. Je le précédais, le regard vissé sur la dalle de ciment qui tenait lieu de parquet. Une idée venait de germer en moi. Oh, bien sûr, j’avais conscience de mon erreur. Mais c’était plus fort que moi. Je ne pouvais résister. Il m’a désigné une chaise, m’a demandé de m’asseoir. J’ai obtempéré.

- Alors, Monsieur… il parcourut la fiche que lui avait remise la fille de l’accueil… Grangier, vous souhaitez donc appeler votre fils " Jerricane ".

Il fit la moue. Ses yeux allaient et venaient entre moi et la feuille qu’il tenait entre ses mains. Je pouvais presque voir les connections qui s’établissaient dans son cerveau. Tous ces petits éclairs neuronaux qui différencient habituellement les gens normaux des bêtes sauvages.

- Vous devez vous douter qu’il va nous être difficile d’accepter.

Nous. Il avait dit " nous ". Le " nous " royal. Le " nous " Républicain. Il était le représentant de quelque chose qui le dépassait. Qui me dépassait. Qui nous dépassait tous. Une entité. Une allégorie. La force des idées au service des hommes. Nous n’allons pas pouvoir donner suite à votre requête. Nous ne pouvons tolérer une telle liberté. Nous agissons en votre nom. Pour votre bien.

Bien sûr, je savais qu’il avait raison. Tout cela n’était qu’une mauvaise blague. Un blague de potaches rendue possible par l’absorption massive de produits alcoolisés elle même commandée par la venue au monde de la chair de ma chair. Du sang de mon sang. Mais il semblait si sérieux. Si imbus de lui même. Si… parfait.

- Ah bon ? Et pourquoi cela ? l’interrogeais-je.

J’avais pris mon air le plus candide. Une parfaite face de crétin. Je voulais qu’il sorte de ses gonds. Je voulais mettre le petit grain de sable dans sa belle mécanique. Etre le rouage de travers. L’empêcheur de tourner en rond. Ce type me donnait des envies de " pas bien ". Je ne me reconnaissais pas et mis bien évidemment cela sur le compte de l’alcool et des émotions que je venais de traverser.

- Pourquoi ? Pourquoi ? répéta-t-il plusieurs fois. Mais parce que…

Je voyais bien qu’il cherchait l’argument massue, celui qui me laisserait sans voix.

- Parce que…

Il me regardait mais n’était déjà plus vraiment là. Une enveloppe charnelle. Un corps vide, seulement soutenu par la rigueur de son costume et la démesure de ses ambitions. Il fixait un point derrière moi, cherchait en lui le détail capable de l’illuminer. Comme une sorte de pense-bête métaphorique. D’interrupteur mental.

J’avais presque pitié.

- Parce que… parce que ce n’est pas dans le calendrier.

Il rayonnait, exultait presque. Il avait trouvé l’astuce. Le point de faiblesse. Le raisonnement imparable. Le calendrier. Malheureusement pour lui, nous avions bien évidemment envisagé cette opportunité entre deux tournées. C’était même moi qui avait mis au point la parade. Je me redressais et d’une voix monocorde lui assénais, un sourire aux lèvres,

- Pas dans le calendrier, hein ? Mais dites moi, Kévin non plus et pourtant, des Kévin, y’a des paquets. Et que dire des Michael, Jennifer, Lorie et autres Johnny. C’est quand déjà la Saint Johnny, vous pourriez me le rappeler, j’ai comme un trou là.

Il avait changé de couleur. Ce type était un véritable caméléon. De rose – aux légers reflets violacés - il était devenu blanc. Le blanc de la terreur. Car il venait de comprendre qu’il avait un problème sur les bras et ne sortirait pas de cette pièce avant de l’avoir réglé.

- Mais je… je… balbutia-t-il.

Il devait en venir aux textes. Aux lois. A tout ce pourquoi il était là, défenseur de l’esprit et de l’essence, des mots et des concepts. Véritable Du Guéclin de la chevalerie moderne. 

- Et Youssef ? ajoutais-je, goguenard.

Je savais que c’était un coup bas mais je ne pouvais m’en empêcher. De blanc, il vira au rouge.

- Sachez, cher Monsieur, que nous sommes en droit, ou devrais-je dire que nous avons le devoir d’accepter tout prénom figurant dans les calendriers ou usages et ce, aussi bien en France qu’à l’étranger, et que, par conséquent, le prénom de Johnny est tout aussi acceptable par nos services que celui de Youssef.

Il avait dit cela sans reprendre son souffle et m’observait maintenant un léger sourire aux lèvres. Je devais réagir au plus vite si je ne voulais pas lui laisser cet avantage.

- Et Zébulon ? lançais-je.

Il me dévisagea, interloqué. C’était Thierry qui avait eu cette idée. Thierry, il collectionne les faits divers, les anecdotes sans importances, les " on-dit " comme on dit. Il aime ça. C’est sa drogue, son violon d’Ingres. Alors quand on a commencé à délirer sur le prénom de mon fils, il a sorti de sa mémoire cette histoire de Zébulon. Zébulon, c’était un gamin né en 1999 du côté de Besançon. Ses parents, des passionnés d’alpinisme, avaient décidé de le prénommer ainsi en hommage au grimpeur Bertrand Roche dont c’était le surnom. Mais l’officier d’état civil avait jugé ce prénom incorrect et décidé de déférer l’affaire devant le Procureur de la République, comme le lui permettait une loi du début des années 1990. Un substitut se souvint alors du " Manège enchanté " qui avait ravit son enfance, de Pollux et bien sûr de Zébulon. Tournicoti, tournicotons. Le prénom avait été refusé.

- Mais ce prénom est ridicule ! s’exclama mon brillant interlocuteur. Et la loi du 08 Janvier 1993 est formelle à ce propos.

Il prit une profonde inspiration et récita, les yeux mi-clos,

- Doivent être déférés les prénoms ayant une apparence ou une consonance ridicule, péjorative ou grossière, ceux difficiles à porter en raison de leur complexité ou de leur référence à un personnage déconsidéré dans l’histoire.

Je l’attendais précisément là. Je savais qu’il allait me répondre ce genre de chose. Il ne pouvait pas en être autrement.

- Ah oui ? dis-je après quelques minutes, le temps pour lui de croire en la supériorité de cette dernière remarque. Mais Zébulon est un prénom des plus honorables puisque, je vous le rappelle, il est, dans l’ancien testament, celui du propre fils de Jacob. Or, les prénoms qui constituent notre calendrier ne proviennent-ils pas justement l’ancien testament ? Et ne venez-vous pas, de votre côté, de m’affirmer que pour être agréé par vos soins et ceux de vos services, les prénoms doivent justement s’y trouver… dans le calendrier  ?

Il convient de préciser que Thierry n’est pas seulement un spécialiste de l’information inutile, il est également un puits de sciences sans fonds et un boute-en-train hors pair. De là où je me trouvais, je parvenais à distinguer le vague embarras qui s’étendait sur le visage de mon interlocuteur.

Il était temps pour moi de porter l’estocade.

- La liberté Monsieur ! entamais-je, conscient de mon bon droit tout autant que de la force de mes arguments. Et j’entends par là la vraie liberté. Celle sans laquelle rien ne serait possible. Bien sûr, je comprends votre point de vue mais que serait aujourd’hui notre société si de tout temps les mêmes préceptes rétrogrades avaient prévalus ? Où en serions-nous, je vous le demande ?! Dans un monde restreint aux idées arrêtées, Monsieur ! Loin de tout progrès et de toute émancipation sociale.

Ma nuit blanche faisait merveille. Je sentais monter en moi les mots comme autant de bulles de champagne dans une flûte légèrement poussiéreuse. Et ils éclataient là, face à cet homme et à son désarrois, l’éclaboussant de leur magnificence. Je me voyais, debout à la tribune de l’Assemblée, œuvrant pour le bon droit de mes concitoyens. Fer de lance de la révolte mère de tout progrès. Je ne pouvais pas perdre car mon combat était juste, comme peuvent l’être ceux qui visent à ouvrir les esprits, à éveiller les consciences. J’avais pour moi le droit et la justice, j’avais pour moi l’enthousiasme et la détermination.

J’enchaînais sans lui laisser le temps de recouvrer ses esprits.

- Alors je vous le demande, que serions-nous aujourd’hui sans tout ceux qui se sacrifièrent en notre nom ! Les Jaurès, les Proudhon, les Louise Michel ! L’aventure humaine est ainsi faite qu’elle ne peut progresser sans de continuelles remises en question. Il en va de sa survie même. Et, au delà de sa survie, de son développement. On traita Galilée de fou lorsqu’il soutint les thèses de Copernic selon lesquelles la terre était ronde et non point plate et que sait-on aujourd’hui ? Qui, de la masse ou de ces deux hommes avait raison ? Les lois d’aujourd’hui sont faites pour être transcendées ! Je ne dis pas transgressées, notez le bien, mais transcendées. C’est le moins que l’on puisse faire !

Bon, d’accord, j’exagérais. Je le savais. Mais que celui qui ne s’est jamais laissé griser par ses propres paroles me jette le premier pavé. En tous cas, mon petit sermon avait visiblement fait son effet. Emporté par mon enthousiasme, ou plus prosaïquement convaincu par ma démonstration, l’homme s’était finalement rangé à mes côtés. Il avait cédé, opiné du chef et paraphé ma déclaration de reconnaissance en paternité.

Mon fils était officiellement né.

Je sortais, victorieux et fourbu de cette entrevue. La poitrine gonflée, je traversais les bureaux sous le regard tantôt impressionné, tantôt désapprobateur des agentes administratives alertées par les éclats de voix. Dehors, mes amis me réservèrent un accueil des plus chaleureux. Chacun y alla de sa déclaration. " Avec toi, quelque chose de grand est né " me dit Thierry en me serrant dans ses bras. Nous écrasâmes une larme à tour de rôle avant de nous diriger vers un bar tout proche afin d’y fêter l’événement comme il se doit. J’avais ouvert une brèche. Une brèche où, grâce à moi, d’autres pourraient enfin s’engouffrer. S’engouffrer et prénommer leur fils comme ils l’entendaient.

 

Prénommer leur fils comme ils l’entendaient.

 

Je laissais mes amis prendre quelques mètres d’avance. La joie de la victoire venait tout à coup de s’assombrir. Je les regardais plaisanter, rire puis je me retournais. Le visage de l’homme que je venais tout juste de quitter s’encadrait dans l’une des fenêtres du bâtiment communal. Il me regardait. Un sourire las éclairait son visage. Sans doute avait-il, lui aussi, compris. Compris que j’étais dorénavant dans de bien sales draps. Parce qu’au fond, qui allait devoir annoncer à sa femme que le prénom qu’ils avaient choisi ensemble n’était pas, au final, celui que porterait leur fils ? Et surtout, surtout, qui allait devoir expliquer à ce dernier, lorsqu’il serait en âge de comprendre, la raison pour laquelle il se prénommait Jerricane ?

 

 

 

 

Rédigé par JP

Publié dans #Le monde de Matéo

Repost 0
Commenter cet article