Pourquoi ne pas utiliser de téléphone portable.

Publié le 30 Janvier 2006

Lorsque j’ai publié (j’adore écrire cette phrase, je ne sais pas pourquoi), lorsque j’ai publié mon bouquin, les éditions Nykta m’ont demandé de bien vouloir leur adresser un petit texte, court et informatif, destiné à édifier les foules quant à mes qualités et autres traits distinctifs. Je devais donner, seules obligations imposées, deux ou trois noms d’auteurs fétiches, la race de mon animal domestique préféré ainsi que quelques éléments purement autobiographiques (genre, le nom de la ville où je suis né…). Une des indications que je leur fournissais alors reposa sur mon refus catégorique du téléphone portable. Je signalais alors que je n’en possédais aucun mais que je refusais (sauf torture bien évidemment) de divulguer le pourquoi d’un tel comportement si foncièrement anti-capitalistique. Or, voilà quelques jours, alors que Matéo avait décidé de ranger ma bibliothèque (où il découvrit, non sans tristesse, que les livres que j’y entassais avec amour ne comportaient que très peu de photographies et quasiment aucune image ou dessin), je retombais sur un petit livre d’Umberto Eco intitulé, " Comment voyager avec un saumon ", publié en 1992 par le Livre de Poche. Je me mis à le feuilleter et, comme souvent chez ce genre d’auteurs, à y dénicher quelques unes de ces perles rares qui rendent la vie plus légère à leur seule évocation. Perles rares dont l’article qui suit fait éminemment partie, mais vous allez vite comprendre pourquoi.

Avant toute chose, je tiens à signaler que je connais les lois destinées à la protection de la propriété intellectuelle et sais que je vais, en recopiant in-extenso le dit texte les contourner (voire les piétiner) allègrement mais ma modestie me pousse à penser que le maître Piémontais ne m’en voudra pas et ma lucidité, qu’il n’en saura jamais rien (de plus, je site mes sources et ne m'attaque qu'à un court article, bref, parlons davantage de partage que de pillage si vous le voulez bien).

Voici donc l’explication qu’il donnait lui même en 1991 et dont les arguments me semblent frappés sous le coup du bon sens.

 

A noter que je n’ai toujours pas de téléphone portable à ce jour et que j’en fais un point d’honneur.

 

" Comment ne pas utiliser de téléphone portable.

 

Rien de plus facile que d’ironiser sur les utilisateurs de téléphone portable. Toutefois, il faut savoir à laquelle de ces cinq catégories ils appartiennent. Au premier chef, viennent les handicapés, fussent-ils légers, contraints de rester en liaison constante avec un médecin ou le SAMU. Louée soit la technologie qui leur offre cet instrument salvateur. Ensuite, on a ceux que de lourdes charges professionnelles obligent à accourir à la moindre urgence (capitaines de pompiers, médecins de campagne, transplanteurs d’organes en attente de cadavres frais). Pour ceux-là, le portable est une dure nécessité, vécue sans joie.

Tertio, les couples illégitimes. C’est un événement historique : ils peuvent enfin recevoir un appel de leur partenaire clandestin sans que la famille, la secrétaire ou les collègues malveillants interceptent la communication. Il suffit que seuls elle et lui (ou lui et lui ou elle et elle, les autres combinaisons éventuelles m’échappent) connaissent le numéro. Les trois catégories susdites ont droit à tout notre respect : pour les deux premières, nous acceptons d’être dérangés au restaurant, au cinéma ou à un enterrement ; quant aux adultères, ils sont en général très discrets.

Suivent deux autres catégories à risque (le leur davantage que le nôtre). D’abord, il y a ceux qui ne conçoivent pas de se déplacer sans avoir la possibilité d’échanger des frivolités avec des parents ou amis qu’ils viennent de quitter. Difficile de les condamner, s’ils ne savent pas échapper à cette compulsion pour jouir de leurs instants de solitude, s’ils n’arrivent pas à s’intéresser à ce qu’ils font à ce moment là, s’ils sont incapables de savourer l’éloignement après le rapprochement, s’ils veulent afficher leur vacuité et même la brandir comme un étendard, eh bien, tout cela est du ressort d’un psy. Ils nous cassent les pieds mais il faut comprendre leur effarante aridité intérieure, rendre grâces au ciel d’être différent d’eux et pardonner (sans se laisser gagner par la joie Luciférienne de ne pas leur ressembler, ce serait de l’orgueil et un manque de charité). Reconnaissons les comme notre prochain qui souffre et tendons l’autre oreille.

Dans la dernière catégorie, on trouve – au côté des acheteurs de faux portables, au bas de l’échelle sociale – ceux qui entendent montrer publiquement qu’ils sont sans cesse sollicités, consultés pour des affaires urgentissimes d’une éminente complexité : les conversations qu’ils nous infligent dans les trains, les aéroports ou les restaurants, concernent de délicates transactions monétaires, des profilés métalliques jamais arrivés, des demandes de rabais pour un stock de cravates et tant d’autres choses encore qui, dans l’esprit du téléphoneur, font très " Rockefeller ".

Or la division des classes est une abominable mécanique : le parvenu aura beau gagner un fric fou, d’ataviques stigmates prolétaires lui feront ignorer le maniement des couverts à poisson, accrocher un kiki à la lunette arrière de sa Ferrari, un Saint Christophe au tableau de bord de son jet privé, et dire qu’il va " au coiffeur " ; aussi n’est-il jamais reçu par la duchesse de Guermantes (et il rumine, se demandant bien pourquoi, vu qu’il a un bateau long comme un pont).

Ces gens là ignorent que Rockfeller n’a aucunement besoin d’un portable car il possède un immense secrétariat, si efficace que c’est à peine si son chauffeur vient lui susurrer deux mots à l’oreille lorsque son grand père est subclaquant. L’homme de pouvoir n’est pas obligé de répondre à chaque coup de fil. Voire. Il n’est là pour personne. Même au plus bas de l’échelle directoriale, les deux symboles de la réussite sont la clé des toilettes privées et une secrétaire qui répond " Monsieur le Directeur est en réunion ".

Ainsi, celui qui exhibe son portable comme symbole de pouvoir déclare au contraire à la face du monde sa désespérante condition de sous-fifre, contraint de se mettre au garde-à-vous au moindre appel du sous-administrateur délégué, même quand il s’envoie en l’air, condamné, pour gagner sa croûte, à poursuivre jour et nuit ses débiteurs, persécuté par sa banque pour un chèque en bois, le jour de la communion de sa fille. Arborer ce type de téléphone, c’est donc montrer qu’il ne sait rien de tout cela et c’est ratifier son implacable marginalisation sociale. "

 

 

Rédigé par JP

Publié dans #ça n'engage que moi

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Marie-France Delienne 30/01/2006 20:36

Il est excellent ce texte. Je n'utilise pas pour ma part de portable. J'ai réussi à résister jusqu'à maintenant, tout simplement parce que je n'en ai pas besoin. Il serait intéressant de définir a contrario les différentes catégories de non-utilisateurs de portable.
Sinon, on te voit plus beaucoup. Dommage.