Premières phrases

Publié le 13 Janvier 2006

Ça fait un moment que ça me trotte dans la tête. Cette histoire de premières phrases. Ouvrir un espace qui leur soit dédié. Une vitrine en quelque sorte. Parce que les premières phrases, y’a rien de plus beau, de plus important. Il faut que ce soit accrocheur, une première phrase. Il faut savoir retenir l’attention du lecteur. L’intriguer. Le pousser à vouloir en savoir plus. " Pas de bon livre sans une bonne première phrase " aurait pu dire quelqu’un de plus connu que moi. Mais personne n’a jamais osé. Oh, il y a bien eu quelques tentatives. Ainsi, Frédéric Beigbeider avouait-il récemment,

 

" À mon sens, un trait distinctif sépare l’humanité de ce qui compose le reste du monde – les spaghettis, les feuilles perforées, les créatures
marines des profondeurs, les edelweiss et le mont McKinley -, seuls les êtres humains possèdent la capacité de commettre n’importe quel péché à
n’importe quel moment. " Je ne sais pas pour vous, mais à mon avis, ceci est la meilleure première phrase de roman de cette rentrée hivernale. Je le
sais parce que c’est ma méthode pour choisir un livre : lire la première phrase.
OK, c’est une méthode de CENSURE, mais au moins je suis le seul critique qui ne mente pas. Je ne vais pas essayer de vous faire croire que j’ai lu et comparé les 552 romans publiés en France en janvier et février 2006.
En revanche, je me suis tapé les premières phrases. "

 

Bizarre de lire cela. Car, en tant que lecteur, je fonctionne à peu prés de la même façon que lui (du moins quand l’auteur n’est pas connu (de moi) et apprécié (de moi) et donc indispensable (pour moi)). La première phrase. Comme une carte de visite. Il y en a des, à ce point célèbres, qu’elles sont connues même de ceux qui n’ont jamais lu l’ouvrage qu’elles entament,

 

" Je m’appelle Ishmael. Mettons. Il y a quelques années, sans préciser davantage, n’ayant plus d’argent ou presque et rien de particulier à faire à terre, l’envie me prit de naviguer encore un peu et de revoir le monde de l’eau ".

Moby Dick. Herman Melville.

 

Et puis il y a les premières phrases tueuses. Les bêtes de guerre. Celles qui vous accrochent et ne vous laissent plus en paix.

 

" Tyler me trouve un boulot comme serveur après ça, y a Tyler qui me fourre une arme dans la bouche en disant,

-le premier pas vers la vie éternelle, c’est que tu dois mourir ".

Fight Club. Chuck Palahniuk.

 

" Andréa Schaltzmann s’est mis à tuer parce que son estomac pourrissait ".

Les racines du mal. Maurice G. Dantec (avant)

 

Il y a les plus obscures, celles qui vous ouvrent toutes les possibilités sans jamais en refermer aucune. Celles qui vous attrapent, vous malmènent, vous mettent, dés les premiers mots, à leurs bottes.

 

" Nous étions quelque part dans le coin de Barstow aux abords du désert quand les drogues ont commencé à nous travailler ".

Las Vegas Parano. Hunter S. Thompson.

 

Et puis il y a les énigmatiques. Les dérangeantes. Les fascinantes. Les facétieuses.

 

" Au XVIIIé siécle vécut en France un homme qui compta parmi les personnages les plus géniaux et les plus abominables de cette époque qui pourtant ne manqua pas de génies abominables. C’est son histoire qu’il s’agit de raconter ici. "

Le Parfum. Patrick Süskind.

 

Et bien sûr, il y a les interminables.

 

" LWK observait attentivement une guêpe se débattre à la surface de son orangeade et n’aurait voulu l’aider pour rien au monde tellement le spectacle de cette lutte minuscule le ravissait, à cette heure précise où le soleil était à mi-chemin de sa course, où le pépiement lointain des moineaux annonçait le printemps, où tout semblait parfaitement à sa place, y compris les tressaillements infimes des ailes de la guêpe qui, attirée par la douceur sucrée de l’orangeade, allait achever sa brève existence sans que personne s’en émeuve que LWK qui voyait dans l’attention qu’il portait à ce discret naufrage la preuve qu’il était rendu au point culminant de sa vie, lorsque le corps ne ressent ni douleur ni fatigue et que, de l’infiniment grand jusqu’à l’infiniment petit, les sens sont capables de tout appréhender et vous enseignent que tout est à sa place, y compris les tressaillements infimes des ailes d’une guêpe en train de se noyer. "

L’inversion de Hieronymus Bosch. Camille de Toledo.

 

Un roman, aurait encore pu dire ce personnage plus célèbre que moi, doit être une succession de premières phrases. Vif, percutant, toujours en mouvement. Il doit s’ouvrir sans jamais se refermer. Laisser le champ libre à l’imagination tout en la canalisant, sans bien sûr, qu’elle s’en aperçoive.

 

En voilà un bien beau défi.

 

Ma propre première phrase (celle de mon seul écrit publié, mais j’en ai d’autres, plein les tiroirs. C’est une véritable obsession je vous dis !) :

 

" Courbé en deux sur le parapet du pont du Beuvron, la canne à pêche à bout de bras et le corps à moitié dans le vide, Philibert Constant regardait son bouchon s’enfoncer avec insistance sous la masse verdâtre de la surface. "

La commission des 25.

 

 

 

 

 

Rédigé par JP

Publié dans #Délires sans importance (ni intérêt)

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