Au secours... pardon !

Publié le 6 Juillet 2007



Frédéric Beigbeder… on a beaucoup glosé sur le personnage. Foncièrement antipathique pour les uns, m'as-tu-vu insupportable pour les autres. Publicitaire (il en a conservé le sens du slogan, de la phrase qui fait mouche), éditeur, alcoolique, fêtard, on lui a collé toute sortes d'étiquettes sur le dos. Mais c'est oublier bien vite qu'il est aussi (et surtout) un écrivain. Médiocre pour les uns (sans doute des jaloux que son succès rend morose), tout juste passable pour les autres (qui reconnaissent toutefois sa culture et son bon goût), il est d'autant plus décrié qu'il jet'sette à tout va. S'affiche ici et là. Beigbeder c'est l'auteur de l'ère médiatique par excellence et après des premiers romans que je qualifierai moi-même de sous-Bret Easton Ellissiens, il a commis le merveilleux (je pèse mes mots et les assume pleinement) "Windows on the Word" et vient de sortir, à grands coups de battage médiatico-paranoïaque la suite de son fameux "99 Francs" (bientôt dans toutes les salles de cinéma sous la houlette du shamanique et néanmoins déjanté Jan Kounen). Bref, après avoir coulé Robert Hue (son image à paillettes ne collait vraiment pas avec celle du nain de jardin à faucille et marteau), s'être amouraché de la fille de Johnny, l'avoir larguée, être un temps devenu chroniqueur (gros niqueur ?) télé, s'être affiché en éditeur chez Flammarion, en journaliste à Voici, Lire et consorts, avoir co-fondé le caca's club, s'être déclaré ami de menton des frères Bogdanov, le revoici dans le rôle qui lui va encore le mieux, celui d'écrivain. Et de quelle manière. Bien sûr, il est de bon ton de le descendre en flammes mais comme j'aime à rappeler que Joe Dassin est l'un de mes chanteurs préféré (avec James Hetfield et Jeff Buckley), il se trouve que j'assume totalement mon amour pour la prose de ce monsieur. Mieux, je m'en délecte et m'en lèche les doigts (gros dégoûtant va !). Pour moi, son "Au secours pardon" est un grand roman. Noir. Cynique. Affreusement de son époque. Il est à la fois horrible et indispensable. Horriblement indispensable. Et surtout terriblement gênant. Gênant car lucide. Perfide. Vomitif. Bref, vous l'aurez compris, à ne pas mettre entre toutes les mains. En effet, on y glose, on s'y saoule, on y dévergonde, on y transforme, on s'y apitoie (sur son sort le plus souvent) on se regarde dans la glace et on se maudit. S'insulte. Se conspue. Beigbeder a voulu faire un grand roman Russe et il est parvenu à être Russe jusque dans son autocritique. Il y est sans concession, surtout vis à vis de lui même (le seul sujet qui, visiblement, trouve encore grâce à ses yeux). Cette homme-là souffre ou c'est un grand comédien. Un auteur sans pareil. Et un cynique digne des pires empereurs Romains. En effet, il s'y vomit à longueur de pages, s'auto-flagelle avec une lucidité et une envie qui frisent la perfection. À le lire, il aurait tous les vices et bien peu de vertus (car au fond, Octave ou lui, même combat). Mais le plus important c'est encore sa lucidité. Et le résultat de tout cela ? Un cynisme élevé au rang d'art de vivre. Une désabusion flamboyante. Une utopie inversée.

 

Extrait:

 

 

"Lena a cru que je la traiterais comme les autres, toutes ces putes qui lui ont brossé mon portrait en monstre sexuel. Ah la vache, comment aurais-je eu la moindre pitié pour des êtres qui ne m’inspiraient aucun sentiment ? On n’a rien à perdre quand on n’aime personne. Ce n’est pas du nihilisme, c’est du capitalisme. Une civilisation de douillets et de lâches, un System de flics où l’on a peur de son prochain. Je me souviens qu’à Paris je me rassurais en plaignant la misère des pays pauvres à la télévision. La souffrance des démunis me semblait ridiculiser la mienne. Inconsciemment, si j’ai accepté de m’installer ici, ce n’était pas pour chasser de la chair fraîche mais pour savoir si j’étais un être humain. Je vous prenais pour un pays du tiers monde, encombré de Lada carrées. (Tu connais la devinette Russe : quelle est la différence entre une Lada et le sida ? La Lada, tu ne peux la refiler à personne). Très vite, je me suis aperçu que je n’avais rien compris à la Russie. J’ai lu vos auteurs, étudié votre Histoire, votre religion et maintenant, je commence à entrevoir la vérité : vous êtes aussi paumés que moi mais vous l’acceptez. Vous rêvez de gagner au casino sans travailler, d’hériter du jour au lendemain d’une usine à gaz ou d’un gisement de pétrole, comme Mikhaïl Prokhorov ou le pêcheur de Pouchkine qui se fait offrir un château par un poisson doré. Vous êtes des Irréalistes, comme dirait Pierre Mérot. Entre la richesse et la liberté, vous avez choisi la richesse. Je devrais être Russe ; j’aimerai être né dans votre pays déraisonnable plutôt qu’en Béarn, ma planète coincée entre montagnes et océans. A la Villa Navarre, je ressentais la même chose que les Russes en Russie : autrefois on était chez nous et maintenant on n’y est plus."




"Au secours pardon", Frédéric Beigbeder, Grasset, 318 pages, 19 €.

Rédigé par JP

Publié dans #Livres à lire

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