Le sang des femmes, Patrice Dupuis.

Publié le 3 Juin 2017

Patrice Dupuis produit peu (en quantité) mais produit bien (en qualité). Et même si son dernier opus en date est un cran en-dessous du précédent qui reste, à mes yeux, le mètre étalon de sa production ("Le voyage des enfants perdus", même éditeur), il n'en demeure pas moins que ce sang des femmes-là ne saurait laisser indifférent.

Trois nouvelles (additionnées d'un prologue et d'un épilogue), dont la dernière, la plus courte (hors épilogue), est, à mes yeux, celle qui mérite le plus le détour. On y retrouve en effet toute la fluidité de son style. Toute l'aisance narrative de l'auteur. Mais aussi, certaines de ses obsessions. Car comment qualifier autrement ces incessants retours au mal, à la condition féminine sacrifiée, bafouée, malmenée ? A l'amour torturé quand il n'est pas, purement et simplement, impossible ? Mais surtout, comment expliquer qu'un être aussi doux et prévenant que Patrice Dupuis (portant, qui plus est, nombre de chemises colorées) puisse être à ce point habité par une noirceur aussi... oppressante ? Des obsessions, donc (je ne trouve pas de terme plus adapté, vous m'en voyez désolé) à ce point... obsédantes.

Comme je l'indiquais, Patrice Dupuis est, dans la vie, un homme charmant. Mais obsédé. Et son obsession à lui, c'est le mal qui peut être fait aux femmes. La dénonciation de l'injustice (son très court épilogue en est le reflet autant que l'illustration).

Sous couvert de nouvelles isolées, c'est à la découverte d'un lieu étrange qu'il nous invite ici (chaque texte y prend place, les personnages s'y croisent parfois, leur souvenir en tout cas y est présent et y demeure). Une abbaye, donc, où ne vivent que des femmes. Parfois imparfaites, parfois monstrueuses (comme les sœurs siamoises de «La serrure à secret» (que l'on avait déjà rencontrées, dans un format plus réduit, au sein de l'anthologie « Naissance des deux crânes » paru aux éditions du même nom) et, quoi qu'il en soit, toujours victimes. Autre obsession sans doute assumée, ou plutôt devrais-je dire : autre fascination revendiquée, celle de la maternité. Ici reprise dans ce qu'elle a de plus beau comme ce qu'elle peut avoir de plus étrange – voire de plus monstrueux (et j'en reviens, une nouvelle fois, à « Une pause dans l'éternité » dernière nouvelle de cet opus).

 

Extrait(s):

"Au terme de son examen, le verdict fut sans appel: Magdalène était enceinte! A neuf ans, cela paraissait impossible! L'événement tenait doublement du miracle, car selon dame Carigan l'enfant n'avait pas subi les outrages de la défloration, l'hymen étant intact; et selon la mère, la fillette n'avait pas encore perdu le sang qui aurait dû faire d'elle une femme... [...] la réponse du pape arriva quelques semaines plus tard, en une sentence lapidaire: "s'il naît un garçon, envoyez-le à Rome. Il sera promis à une grande et heureuse destinée. Nous y veillerons. S'il naît une fille, un cloître devra offrir l'hospitalité perpétuelle à la mère comme à l'enfant. Dieu pourvoira à leur félicité. Cet ordre ne doit souffrir aucune dérogation. Il y va du salut de notre sainte église."

"Ce fut une fille qui vit le jour, comme on sait."

 

 

Titre: Le sang des femmes.

Auteur: Patrice Dupuis.

Editions: La Clef d'Argent, 99 pages, 9 €.

 

Présentation sur le site de l'éditeur :

http://clefargent.free.fr//lsdf.php

Rédigé par JP Favard

Repost 0
Commenter cet article