Le piège de Lovecraft, Arnaud Delalande, interview exclusive.

Publié le 9 Février 2016

Le piège de Lovecraft, Arnaud Delalande, interview exclusive.

À l'occasion de la sortie, au livre de poche, du roman « Le piège de Lovecraft » d'Arnaud Delalande, je vous propose de découvrir cet article inédit, rédigé initialement pour la revue « Le boudoir des Gorgone » (désormais en sommeil). Entre temps, Arnaud a remporté, avec ce même ouvrage (paru en grand format chez Grasset) le Prix Masterton 2015. Une récompense amplement méritée (et un livre qui aurait certainement mérité d'en recevoir d'autres).


Arnaud Delalande est né en 1971 en Zambie et depuis lors, il n’a cessé de travailler. Auteur d’une dizaine de « thrillers » à forte connotation historique (de la Venise du XVIIIéme siècle au génocide Rwandais), il est également scénariste de bandes dessinées (séries Codex Sinaïticus (Glénat), le dernier Cathare adaptée d’un de ses romans, L’Église de Satan (12bis éditions), Surcouf (12bis éditions) et Aliénor (Delcourt)), il a travaillé pour la télévision et le cinéma (on lui doit, avec Fabrice Genestal, le scénario du film « Krach » (2010)). Il participe, dans les années 1990, au développement du CEFPF (Centre Européen de Formation à la Production de Films) où il enseigne l’art du scénario. Il est enfin parrain et membre du conseil d’administration de l’ONG Bibliothèques Sans Frontières qui œuvre pour l’émergence de projets culturels dans les pays en voie de développement.

Son dernier ouvrage en date, « Le piège de Lovecraft », sous-titré « le livre qui rend fou », est sorti en avril 2014 aux éditions Grasset.

Arnaud Delalande aime à jouer avec ses lecteurs et « Le piège de Lovecraft » est en ce sens une vraie réussite (oserais-je dire, « un modèle du genre » ?). Dès les premières pages, nous plongeons à la suite du narrateur, David Arnold Milaud, dans les affres des livres maudits. S'agissant d'Howard Philips Lovecraft, le Necronomicon est bien évidemment de la partie. Existe-t-il réellement ? A-t-il existé puis disparu ? Ou s'agit-il d'une pure invention d'HPL ? Un travail fouillé, notamment basé sur les écrits que Christophe Thill (des éditions Malpertuis) a consacré au sujet, permet de soulever la question et de tenter d'y apporter une (voire des) réponse(s). Mais ce n'est pas tout, un mystérieux groupuscule (est-ce une secte, un groupe de rôlistes en ligne ?), le Cercle de Cthulhu, agit dans l'ombre. Des ouvrages interdits refont surface tandis que pleuvent les cadavres alentour. Stephen King, en personne, fait même son apparition dans une scène que l’on pourrait qualifier de surréaliste. Et au fil des pages et de ses découvertes, on voit le personnage de David plonger de plus en plus profondément dans la folie. Mais perd-il réellement la raison ou est-ce le monde qui l'entoure qui a perdu l'esprit ? Non content de dérouler un thriller répondant aux archétypes du genre, l'auteur plonge également dans le moi, le surmoi et, bien évidemment, le ça... étude psychologique autant que roman d'action, interrogation sur un genre, le fantastique, autant que sur le rôle de la littérature en général, le livre d'Arnaud Delalande ne manque ni de rebondissements ni d'humour (ce qui le rend d'autant plus sympathique et pour tout dire, indispensable). Et si la tension devient souvent palpable (notamment lors de la scène de la découverte d'une urne funéraire gravée de la figure de Cthulhu et recouverte d'étranges signes incantatoires), elle est parfaitement désamorcée par de réguliers clins d'yeux que l'auteur adresse tant au genre fantastique, qu'à ses auteurs, ses lecteurs et... à lui-même. De quoi, à son tour, en perdre la tête.

À l'occasion de la sortie de son roman, Arnaud Delalande a bien voulu (qu'il en soit ici, une nouvelle fois, remercié), répondre à quelques questions. L'occasion pour lui de présenter sa démarche. Avec le « Piège de Lovecraft », nous dit-il, « j'ai voulu faire un thriller, un polar fantastique, qui fonctionne comme un cauchemar éveillé et qui s'inspire de l’œuvre de Lovecraft ». Arnaud Delalande avoue en effet, « j'ai toujours adoré le fantastique, je suis fan des films de genre, des séries fantastiques, des fanzines et autres BD sur le sujet et, comme beaucoup de passionnés, toujours à l'affût de la perle rare. C'est jubilatoire ! ». Une jubilation qu'il sait rendre communicative. Quant à son rapport à l’œuvre de Lovecraft, elle ne semble pas dater d'hier. « Ma première rencontre avec Lovecraft fut sympathique, si j'ose dire, je me souviens avoir trouvé cet univers très grand-guignolesque au début – avec ses dieux improbables, ses majuscules partout, ses délires cosmiques... ! Ce n'est qu'en m'y replongeant, adulte, que j'y ai vu tout à fait autre chose – quelque chose de très littéraire, et de bien moins anodin qu'il m'avait semblé au premier abord. Alors, j'ai dévoré les trois tomes de la collection Bouquins, et commencé à réfléchir à une forme particulière de l'horreur, que j'appellerais l'horreur métaphysique, et qui pour moi est au fondement de l’œuvre de HPL. Avec le « Piège de Lovecraft », au-delà du thriller, j'ai voulu peindre l'anatomie du sentiment horrifique, cette forme de terreur particulière qu'est l'effroi métaphysique. La question que pose le livre est : sommes-nous libres, sommes-nous des acteurs de notre vie, ou ne sommes-nous que des pantins dont les destins sont agencés par un romancier du monde ivre et fou ? ». Avant de préciser, « Le « Piège de Lovecraft » est aussi une tentative de polar métaphysique sur le pouvoir des livres, et Lovecraft un prétexte à questionnement sur cette faculté hypnotique de la littérature sur nos esprits, en même temps que sur notre besoin de nous évader dans cette « autre dimension » de la lecture, ou de l'art de manière générale. » Et à la question, « vous qui n'êtes pas estampillé « auteur de fantastique », dans un pays comme la France où chacun se doit de porter une étiquette autour de son cou, ne craigniez-vous pas, en vous attaquant à Lovecraft, d'essuyer les foudres des puristes ? », sa réponse pleine d'humour et de modestie est à l'image de l'auteur qu'il est, « Je ne le craignais pas, mais je ne pouvais l'ignorer ! C'est bien naturel. Quel que soit le sujet, il y a toujours des « spécialistes de la spécialité » comme disait Godard, c'est leur boulot de jouer les gardiens du temple ! Donc je les respecte d'autant plus que je partage leur passion, c'est une évidence. Tout ce que je peux dire est que je prends très au sérieux mon travail sur l'exactitude des sources, j'essaie de ne jamais trahir l'esprit des références originales. J'y vais avec humilité, mais passion, je cherche surtout à m'amuser, partager ». Avant de constater, « Par bonheur, je n'ai pas (encore) eu trop à souffrir de l'accueil des spécialistes – qu'il s'agisse des romans historiques ou de celui-ci. J'ai surtout envie de leur faire un clin d’œil, aux spécialistes, de leur dire « relax » et d'aller prendre un verre avec eux, c'est d'ailleurs souvent comme ça que ça se termine... » Une entente d'autant plus cordiale que ses principales influences ne peuvent laisser un « pur et dur » totalement insensible, mais jugez-en plutôt, « Pour ce qui est du fantastique, les références premières sont Poe, Lovecraft et King […] côté livres, on pourrait aussi citer Borges, Bram Stoker et tous les petits copains de Lovecraft qui ont contribué, d'ailleurs, à l'élaboration de sa mythologie, cette « communauté » ou ce premier « Cercle de Cthulhu » que je décris dans le livre […] avec des gens comme Clark Ashton Smith, Robert Bloch ou Richard Matheson. Il y en a beaucoup ! Côté TV et cinéma, la 4éme dimension, les Contes de la Crypte, et des cinéastes comme Ridley Scott ou Sam Raimi, mais aussi les plus azimutés, les plus confidentiels... J'ajouterais volontiers des peintres, dessinateurs ou illustrateurs comme Bacon, Giger, Druillet, ou, dans un autre genre, Escher et ses perspectives impossibles. » Et, loin de se prendre au sérieux, Arnaud Delalande revendique même un certain sens de l'humour, « l'humour est une vertu cardinale et même Lovecraft (mais si !) pouvait avoir de l'humour, c'est dire : certaines de ses lettres en témoignent ». Un auteur qui ne se prend pas trop au sérieux, donc, même s'il aborde ses textes avec toute la rigueur nécessaire et des idées, bien précises, en tête, « Dans le « Piège de Lovecraft », je pose une question sur le sens de la création, plus exactement la part de folie qui lui est nécessaire, et la part du « Je », de l'ego de tout auteur. C'est ambivalent : un écrivain, comme un peintre ou un cinéaste, doit avoir assez d'ego pour vouloir, pouvoir affirmer une écriture. Mais surtout, suffisamment d'humour et de distance pour ne pas se laisser piéger par cet ego ! ». Un équilibre pas toujours évident à trouver et qui demande beaucoup de travail, « j'aime l'idée de construire un livre autour d'un auteur qui m'a marqué (ndr : A. Delalande est également l'auteur du « Piège de Dante » auquel il fait ici référence). Je ne peux pas l'expliquer, c'est un hommage, une transmission de relais, une invitation à partager des émotions littéraires. […] C'est l'amour fondamental du partage et de l'écriture qui me guident. Bien entendu, je sais bien ce que je risque : « C'est une stratégie commerciale, un coup éditorial... ». La vérité est autre. Certes, je préfère que mes livres soient lus, au moins un peu ! Mais j'invite quiconque, surtout les fans de Vis ma vie, à venir passer deux ou trois ans avec moi dans cette ambiance exaltante qui se joue quotidiennement derrière mon ordinateur, pour mesurer cette bonne plaisanterie que représente ma stratégie commerciale, et le rapport extraordinaire que j'ai réussi à édifier entre le temps investi et la rétribution finale ! ». Et quand on l'interroge sur l'éventualité d'une adaptation du « Piège de Lovecraft » à l'écran (ou sous forme de BD comme certains de ses précédents romans), voilà ce qu'il répond : « j'ai un problème majeur, c'est que ma mégalomanie galopante, que certains auront notée, me fait écrire des histoires qui au cinéma pourraient coûter très cher. […] Concernant le « Piège de Lovecraft » en particulier, écrire le scénario serait assez jubilatoire... mais la fin pourrait poser un petit problème d'adaptation... » Quant à ses projets, ils sont aussi multiples que son œuvre peut d'ores et déjà l'apparaître. « je suis reparti sur un roman historique (la suite des aventures de mon espion XVIIIéme siècle, Viravolta, qui va traverser le début de la Révolution Française), un scénario de film d'animation pour enfants à partir de l’œuvre d'Antoon Krings (le film est en production et là ça nous change de Lovecraft : nous parlons de Loulou le pou, Mireille l'Abeille etc... mais c'est un univers formidable pour la jeunesse !) et la suite des séries de BD en cours, comme Aliénor ou les derniers tomes de Surcouf et du Dernier Cathare. » Un homme très occupé donc, qui a cependant pris le temps de répondre à ces questions et qui ne manque jamais une occasion de cultiver le meilleur goût qui soit en matière de littérature puisqu'il reconnaît, et ce n'est pas moi qui l'ai forcé à le dire, « Après j'irai me coucher. Et je lirai le Boudoir des Gorgones, pour aller chiper chez vous d'autres idées ! Après tout, vous savez, les écrivains ne sont que des pilleurs de tombes... ». Sans doute oubliait-il un peu vite que nous ne sommes pas morts... mais ceci est une autre histoire ou devrais-je dire, un nouveau piège ?

Cet entretien réalisé par échanges de mails entre le 6 et le 9 mai 2014 à l'occasion de la sortie de « Le piège de Lovecraft », en version grand format, aux éditions Grasset. Cette mise en ligne est effectuée pour saluer la sortie de ce même roman en format poche.

L'occasion de découvrir cet auteur – ou de compléter votre collection déjà fort bien fournie de ses œuvres. Et de saluer son anticipation quelque peu prémonitoire car, effectivement, le numéro du Boudoir des Gorgones au sein duquel cet article devait être initialement publié n'a jamais vu le jour... Malheureusement.

Titre : Le piège de Lovecraft.

Auteur : Arnaud Delalande.

Éditions : Le livre de poche – 408 pages – 7,60 €

(cliquez sur l'image de couverture pour accéder à la page dédiée sur le site de l'éditeur)

Rédigé par JP Favard

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