Laurent Mantese, l'interview.

Publié le 11 Octobre 2015

Laurent Mantese, l'interview.

La collection LoKhaLe sort son second opus, « Pont-Saint-Esprit, les cercles de l’enfer ». Un roman signé Laurent Mantese et l’occasion de faire plus ample connaissance avec cet auteur dont le verbe et la langue devraient vous séduire (si ce n’est déjà fait).

Interview.

Bonjour Laurent et tout d'abord merci de te prêter au petit jeu de l'interview. Tu viens tout juste de publier, aux éditions La Clef d'Argent, un roman intitulé, « Pont-Saint-Esprit, les cercles de l'enfer », référence évidente à Dante Alighieri mais également aux terribles événements qui se sont déroulés à Pont-Saint-Esprit, dans le Gard, en août 1951. Peux-tu rapidement et sans trop nous dévoiler l'intrigue évidemment, nous en dire un peu plus sur ce texte ?

Le roman décrit l’irruption d’une épidémie foudroyante de malaises physiques et psychiques dans un tranquille petit village du Gard, au sortir de la guerre. En 2012, pendant la rédaction de mon second recueil de nouvelles, j'étais à la recherche de faits-divers parus dans la presse régionale, et je m'étais arrêté sur cette histoire qui m’avait sidéré. J'avais pris contact à l'époque avec un habitant qui avait une dizaine d'années quand les faits se sont produits, et qui avait eu la gentillesse de me faire parvenir de la documentation que j’avais mis de côté dans l’idée d’en faire un roman. L'histoire en elle-même est simple (une intoxication), mais, par l'effet de sidération et les drames qu'elle a engendrés, elle revêt une dimension tragique, presque mythologique, qui m'a immédiatement fasciné. Cette dimension est encore accentuée par le fait qu’on n’a pu apporter à ce jour aucune explication définitive aux événements.

Ceux qui connaissent tes précédents ouvrages savent que tu t'appuies souvent sur des faits divers réels, des événements ou des personnages ayant existé. En quoi cet apport de réalité dans une œuvre de fiction te semble-t-il important ?

La littérature fantastique, malgré ce qu'on pense, parle toujours du quotidien, même quand elle le fait de manière outrancière, avec des loups-garous ou des zombies. Elle parle du quotidien et du fait que tous les hommes, à un moment ou un autre, ressentent un certain sentiment d’étrangeté à avoir été jetés dans la vie. C'est une sorte de base arrière, un espace de repli. On n'y est plus épié par des satellites, des publicités débiles ou des gestionnaires hargneux, mais par des visages flous derrière des vitres, des créatures nocturnes, les esprits animaux qui sommeillent en nous; il y a encore des fantômes dans les vieilles granges et des chemins perdus dans la campagne au clair de lune. Les histoires fantastiques sont là pour mettre en évidence certains traits saillants de la réalité moderne (la laideur des villes, le sentiment de solitude qui s'accentue malgré nos prothèses technologiques, la violence économique, la misère sociale...) C'est une forme de révolte, ou de transgression, contre ce que le réel est en train de devenir.
Dans le petit village où j’ai passé mon enfance, en Dordogne, il y a encore un café au centre de la place. Ce café n’a pas changé depuis les années 30. Il y a peu de temps, quatre ou cinq ans à peine, Reine, la tenancière, avait encore des vaches, et elle tuait le cochon dans la cour. Des hirondelles nichent toujours dans sa chambre. Quand le café était fermé, le soir, on allait dans l’étable acheter les cigarettes, pendant la traite. Quand on se met à repenser à ce monde-là, on fait un saut en arrière stupéfiant, on comprend ce que nous a arraché un demi-siècle de développement technologique continue. Eh bien, Reine me raconte souvent que, dans les années 50 (l’éclairage public n’existait pas encore dans les petits villages), elle avait peur de sortir de la maison, car les nuits, à l’époque, étaient véritablement plus profondes et plus noires qu’aujourd’hui ; elle redoutait ce qui pouvait se cacher dans l’obscurité. C’est ce mélange de crainte et de respect devant l’immensité du monde, aujourd’hui presque irrémédiablement perdu, que je cherche à retrouver à travers mes histoires.

À la lecture de ton texte, on comprend que tu as dû t'appuyer sur des sources documentaires importantes, effectuer un important travail de recherches. Peux-tu nous en dire plus quant à tes méthodes de travail ? Pour ce texte-ci, en particulier, et plus généralement.

Je fouille beaucoup dans la presse écrite. Dès que je vois un fait-divers qui sort un peu de l’ordinaire, je le mets de côté et je regarde ce que je peux en faire. Pour Pont-Saint-Esprit, le gros de l'événement se déroule sur 3 à 4 semaines, avec une montée progressive des effets ressentis par la population. J'ai dû fabriquer un narrateur quelque peu "omniscient" afin de rendre le récit plus vivant et pouvoir raccorder les scènes les plus frappantes en étant le plus réaliste possible. J'ai fait un gros travail de recherche documentaire sur le pavé de Steven Kaplan, qui a lui-même synthétisé la masse des documents disponibles aux Archives de Nîmes. J'ai également réussi à récupérer un compte-rendu médical assez complet à la Bibliothèque de Médecine de Paris, et toute une série de documents envoyés par la Bibliothèque de Pont-Saint-Esprit. Il m'a fallu croiser cette masse d'infos (certaines étant contradictoires), faire des recoupements... Au final, toutes les scènes racontées sont véridiques. Des renvois assez réguliers à des notes de bas de page permet au lecteur de naviguer entre le récit et la réalité historique. J'ai volontairement mis de côté le volet "enquête et hypothèses", qui est beaucoup trop foisonnant pour un ouvrage de fiction de ce format, mais qui est particulièrement bien rendu par l'article de postface.

Tu écris aussi bien des nouvelles (pour mémoire, tu as publié deux recueils, « Contes des nuits de sang » et « Le comptoir des épouvantes » parus aux éditions Malpertuis) que des romans (« L'or des princes », également publié par les éditions Malpertuis). « Pont-Saint-Esprit, les cercles de l'enfer » s'apparente à la novella. Dans quel exercice te sens-tu le plus à l'aise ? Texte plus ou moins court ou texte au long cours ?

Disons que j'ai commencé par des nouvelles, d'abord courtes, mais très vite le format long m'a plus convaincu, même pour les nouvelles. Quand j'ai senti que j'étais prêt à passer le cap, après mes deux recueils, j'ai tenté le roman. C'est un exercice différent parce qu'il exige plus de rigueur, et beaucoup d’aller-retour dans le texte. Au final, le roman me convient bien. C'est une sorte de monstre bizarre qui grandit à côté de toi pendant des mois et qui ne finit jamais par ressembler à ce que tu avais prévu. Je travaille de nouveau sur un roman.

On a dû souvent te le dire mais ton style est emprunt d'un certain classicisme. Et pourtant, la plupart de tes personnages sont ancrés dans le quotidien. Ce décalage peut surprendre, de prime abord, voire déconcerter. Mais il finit toujours par produire ses effets et on se laisse séduire, porter, emporter... Peux-tu nous dire quelles sont tes principales sources d'influences ? Quels auteurs revêtent, à tes yeux, le plus d'importance (et, par conséquent, d'intérêt) ?

J’ai eu de vrais chocs de lecture en découvrant Borges, Ambrose Bierce, Jean Ray, et Maupassant. J’ai à peu près tout lu chez ces quatre-là. Je lis aussi beaucoup de penseurs radicaux, beaucoup de philosophie. Je trouve qu’il y une vraie communauté d’intérêt avec la littérature fantastique. Pour rebondir sur ta première remarque, je dirai qu’une scène de vie quotidienne qui devient tout à coup effrayante, racontée dans un style classique, produit un décalage qui rend le lecteur plus réceptif. Le génie pour ça, c'est Maupassant. Ses récits me fascinent, je pense qu’on n’arrivera jamais à faire mieux.
Il y a aussi une influence plus profonde. Quand j'étais enfant, j'avais peur du noir, à tel point que mes parents ont dormi à mes côtés jusqu'à un âge avancé (j’en profite d’ailleurs pour les remercier de leur immense patience, parce qu’il en a fallu un paquet !) Puis, vers 11 ans, j'ai découvert les aventures de Conan dans l'édition J'ai lu, qui reprend les illustrations de Frazetta. Ça m'a complètement scotché. A partir de ce moment-là, je me suis mis à écrire des histoires de cryptes maléfiques et de châteaux escarpés où des monstres abominables se faisaient trucider à la chaîne par des héros bigger than life. Mon père dessinait les couvertures des nouvelles. J’y ai laissé ma peur du noir, mais je garde de ces premières lectures une espèce de fascination pour les histoires violentes et pleines de fracas. Je crois que c'est une influence de fond qui ne me quittera pas, même si je venais à ne plus écrire de récits fantastiques.

Pour en revenir aux « cercles de l'enfer ». Ce texte se base sur un événement particulièrement douloureux et plonge le lecteur directement dans les souffrances endurées par les victimes. Il s'agit là d'un texte fort et poignant. Pensais-tu faire œuvre de mémoire en l’écrivant ? Permettre à ceux qui ne l'ont pas vécu de comprendre ce que leurs parents, leurs grands-parents, ont pu endurer ? Quelle était ta motivation en t'emparant d'un tel sujet ?

Au départ, j'ai été frappé par l'intensité des scènes décrites. C'était quelque chose de stupéfiant. Puis, en me plongeant progressivement dans les archives, j'ai compris que les souffrances des victimes avait été immenses. J'ai alors décidé de coller au plus près de ce qu'il s'était passé, en essayant de ne pas verser dans le sensationnalisme. C'est un exercice un peu périlleux. Il faut bien comprendre la situation: 1951, c'est cinq ans à peine après la fin de la guerre, qui a été vécue "en direct" par les habitants: occupation de la ville par les Italiens et les Allemands, bombardement. Les spiripontains voulaient vivre intensément l'après-guerre par tous les moyens modernes et effacer toutes les "traces" encore nombreuses du conflit et les restrictions qui en découlaient. Quand l'épidémie se déclenche, on est en plein été. Le village prépare les festivités d'août. La maladie surgit brutalement, en plein soleil, sans signe avant-coureur. Pont-Saint-Esprit est littéralement débordée, d'une part par l'intensité des traumatismes physiques et psychologiques ressentis par les habitants, d'autre part par l'absence de résultats sur le front des enquêtes scientifiques et judiciaires, dont aucune ne parvient à fournir une explication définitive à l'épidémie. Le corps médical est incapable de nommer le mal, et donc de le soigner. Les habitants, progressivement, ont le sentiment d'être abandonnés. Ce drame fait partie de l'histoire de la cité, de manière souterraine, depuis plus d'un demi-siècle, d'où la référence à Dante. J'espère que chacun y verra un hommage sincère, en tout cas c'est dans ce sens-là que le texte a été rédigé.

Je sais que tu as beaucoup échangé avec un témoin direct de ces événements, qu'il a lu ton texte. Peux-tu nous dire ce qu'il en a pensé ?

Il m’a dit, ce qui m’a beaucoup touché, qu’il avait eu la sensation de replonger soixante-cinq ans en arrière. Un message de lui m'a particulièrement frappé, celui où il évoquait son « souvenir profond d'enfant » voyant écrit "plus de pain" sur toutes les devantures des boulangeries de Pont-Saint-Esprit, et « ce souvenir tenace des 2 corbillards tirés par des chevaux arpentant les grands axes de la ville pour l'enterrement du couple de retraités directement décédés à cause "du pain maudit".

Avant dernière question, pas tout à fait désintéressée. L'aventure LoKhaLe n'en est qu'à son début (ton roman est le second à paraître sous cette bannière), envisagerais-tu de proposer, à plus ou moins brève échéance, un nouveau projet (pour une autre ville, une autre histoire) ?

Tout d’abord, je tiens à vous remercier, toi et Philippe Gindre, de m’avoir fait confiance et de m’avoir permis de participer à l’aventure. Ces quelques mois de travail à vos côtés ont été particulièrement riches et stimulants. Ceci étant dit, oui, j’ai déjà quelques idées en tête… J'aimerais bien creuser (c'est le cas de le dire!) du côté des catastrophes minières survenus à Saint-Étienne, dans le Bassin de la Loire entre 1871 et 1889. Je pense à une espèce de mix entre Germinal et The Descent. Bon, c'est encore flou, hein.

Enfin, que dirais-tu à tous ceux et celles qui viennent de découvrir cette interview pour les convaincre de lire « Pont-Saint-Esprit, les cercles de l'enfer » ?

Je leur dirai que les histoires fantastiques, même si elles sont parfois effrayantes, disent des choses sur le monde qui nous entoure et sur le type d’humanité que nous sommes en train d’y développer. Elles peuvent aussi être lues, bien sûr, pour le sentiment d’évasion qu’elles procurent. C’est leur objectif premier. Dans les deux cas, je crois que, même à la petite place où elles se trouvent, elles peuvent être bénéfiques. Posez-vous dans un endroit calme, renouez avec l’ouverture d’esprit et la capacité d’émerveillement de votre enfance, et laissez-vous porter. Tout ce qui interrompt, même un court instant, l’hystérie et le vacarme du monde moderne est bon à prendre.

Roman "Pont-Saint-Esprit, les cercles de l'enfer" de Laurent Mantese, collection LoKhaLe, éditions La Clef d'Argent (cliquez sur l'image en tête d'article pour voir la présentation sur le site de l'éditeur).

Rédigé par JP Favard

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