Imagine, texte en forme d'hommage

Publié le 12 Janvier 2015

L’actualité. Hélas. Parler de tout cela ? Tout le monde l’a déjà fait. Et le fera encore. Que dire de plus ? L’horreur ? Evidemment. Les illustrateurs ont sorti leurs stylos et on fait le boulot. Bravo et merci à eux. A elles. Et moi ? Je sais, je ne représente rien. Pas grand-chose. Mais bon. Un peu quand même. Ce texte n’a pas été écrit à la suite des événements. Il a quelques semaines de plus. Un des nombreux appels à textes auquel je me suis amusé à participer. Le thème ? « Imaginez un texte de SF positive », d’avenir radieux (je m’exclue donc de moi-même de la course). De la SF positive disais-je. L’idée m’avait séduit. C’est vrai, on voit toujours le mal partout… je me demande bien pourquoi d’ailleurs. Bref, j’ai cogité à propos de ce thème un rien décalé et l’idée m’a traversé comme une de ces évidences incontournables. Un de ces « on le savait bien pourtant, ce qu’il fallait faire ! ». Je vous le livre comme ça, brut de décoffrage. Ne pas y voir de quelconque provocation (ou alors vous êtes encore plus frappés que je l’aurais imaginé). Ceci est juste un texte de… SF positive. Mais il m’a paru… d’actualité. Parce qu’il faut continuer à vivre.

A espérer.

Et que nous sommes tous Charlie.

Imagine.

Finalement, c'était aussi simple que ça. Il nous avait suffi d'écouter les paroles de la chanson et de les appliquer à la lettre. Bien sûr, au début, nous n'étions pas très nombreux à y croire. Après tout, ce type avait vraiment un look pas possible. Et puis il y avait sa femme... mais nous nous étions dit « pourquoi pas ? ». Et nous avions essayé. Il faut dire qu'à l'époque, nous avions déjà tout tenté. Les va-t-en guerre avaient fait long feu. Les pacifistes s'étaient entre-tués. Même les écologistes s'étaient radicalisés au point d'en devenir suspects. Restaient donc les rêveurs.

Les utopistes.

Nous nous étions réunis au soir d'une énième mise à mort médiatique. Un groupuscule d’extrême droite – on les nommait encore ainsi même si cela ne voulait plus dire grand chose tant leurs idées s'étaient répandues dans la population – avait décidé d'éradiquer le chômage en éradiquant les chômeurs eux-même et en commençant, bien entendu, par les immigrés clandestins puis en s'attaquant aux régularisés, aux descendants de régularisés, aux simples soupçonnés de métissage. Au cri de « Du travail pour les nationaux, les étrangers dehors ! » ils avaient mené quelques expéditions punitives dont la dernière en date s'était soldée par le lynchage en règle d'un pauvre bougre dont le seul tort avait été d'avoir la peau un peu trop foncée. Bien entendu, cela n'avait servi à rien. Si ce n'était à s'apercevoir que les boulots sous-payés, sur-exploités, dont aucun « national » n'aurait jamais voulu quoi qu'il en soit, étaient assurés par ces sales « étrangers » qu'on venait tout juste de mettre dehors manu militari. Et qu'en leur absence un pan entier de l'économie nationale n'avait eu d'autre choix que de s'effondrer.

Je crois que c'est Jean-Bernard qui, le premier, a fait la proposition. Comme une mauvaise blague, histoire de détendre l'atmosphère. « En fait, la solution » nous a-t-il dit, « Ce serait de faire comme dans la chanson de Lennon, Imagine ». On a tous éclaté de rire. « Imagine ? Mais oui, bien sûr. Et pourquoi pas la danse des canards tant que tu y es ? »

Sauf que l'idée a fait son chemin dans les esprits.

Imagine.

Et pourquoi pas ?

Parce que toutes naïves qu'elles soient, ces paroles-là avaient au moins le mérite de soulever de vraies questions. De faire de bons constats. Et que mises en pratique, elles avaient de réelles chances de fonctionner.

Que disait-il, l'ancien Beatles ?

Imagine there's no countries

Nothing to kill or die for

and no religion too Imagine

all the people Living life in peace.

Vivre une vie en paix. Plus de pays, plus de frontière, plus de religion non plus. Plus aucune raison de tuer ou de mourir. Juste, la vie. La vie et rien d’autre. Oh, bien sûr, tout ne s'est pas réalisé en deux jours. Ni même en deux ans. Et encore moins en deux décennies. Et dés le début, nous savions que la plupart d'entre nous ne vivraient jamais assez longtemps pour le voir de leurs propres yeux.

Mais franchement.

Franchement, quand on voit où nous en sommes arrivés aujourd'hui. Quand on songe à tout ce chemin parcouru... quels regrets pourrait-on avoir ? Quels doutes ? Quels remords ?

Alors certes, il a fallu laisser derrière nous nombre de nos habitudes parmi les mieux ancrées.

Imagine no possessions

No need for greed or hunger

L’avidité, la faim, la possession. Faire, comme on dit, table rase du passé. Imaginer autre chose. Oui, imaginer. Le pouvoir de l’esprit. Depuis le temps que l’on nous rabattait les oreilles avec notre soi-disant supériorité.

L’intelligence.

Cette sacro-sainte intelligence...

N’était-il pas temps d’en faire enfin bon usage ? D'en faire autre chose ? De construire plutôt que de détruire. D'innover. D'inventer. De rendre le monde meilleur. D'imaginer justement.

Je n'ai jamais su si John Lennon avait conscience de la force de son message. De sa puissance prophétique. Ou s'il ne s'agissait, à ses yeux, que d'une simple chanson. Mais j'aime à croire qu'il n'en était rien. Que dés le début il y a cru.

Sincèrement cru.

De toute la force de son corps et de son âme.

De toute la puissance de sa notoriété.

You may say I'm a dreamer,

But I'm not the only one.

Que ce soit pour le bon ou pour le mauvais, un homme seul ne peut rien. Même le pire des tyrans est impuissant sans son armée. Et aucun génocide n'aurait jamais pu se commettre sans un fou à sa tête et des bras pour l'exécuter. C'est en partant de ce terrible constat – celui selon lequel personne n'est innocent – que nous avons décidé d'inverser la situation. Faire d'une faiblesse une force et d'une utopie une réalité. Et pour cela, rien de tel que de montrer l'exemple.

Au mi-temps du XXIe siècle, la situation économique de nombreux pays s'était à ce point dégradée que des pans entiers de territoires s'étaient retrouvés livrés à eux-même. Des groupes armés avaient supplanté la police, l'armée et la loi du plus fort semblait inscrite tout autant dans la Constitution que dans les veines. C'est sur ces champs de ruines-là que nous avons décidé de prospérer. Acquérir un village et s'y installer avait été beaucoup plus simple qu'on l'avait imaginé. Nous n'étions encore que quelques familles mais nous sentions déjà que nous étions dans le vrai. Que la solution se trouvait là. Qu'il suffisait de se retrousser les manches pour la cueillir. La bâtir. La faire fructifier. Dés le début, nous avons organisé notre petite société en coupant court à toute forme de hiérarchie. Chacun avait un avis et pouvait l'émettre. Les décisions étaient prises en commun et en cas de désaccord, nous nous réunissions à nouveau, échangions et argumentions jusqu'à ce que la meilleure solution ressorte des débats. Cela peut paraître un rien archaïque mais les résultats étaient pourtant probants.

Nous avancions.

Étape par étape, à notre rythme.

La répartition du travail, quant à elle, s'était effectuée selon les goûts et les compétences de chacun. Il ne servait à rien, nous le savions, de forcer ou d'imposer. L'important était que les besoins élémentaires soient assurés. Ce qui était le cas. Un jardin, un peu d'élevage. Un potier, des tailleurs de pierre. Quelques maçons. Celui-ci était doué pour la chanson, eh bien il n'avait qu'à chanter car tout le monde le sait, la musique est bonne pour les nerfs. Cet autre a le goût des travaux de force ? Qu'il se rassure, il y en a toujours dans le village. Porter, construire ou bien fendre, abattre, tailler, équarrir. Le maître d'école a très vite retrouvé ses élèves. Seules les leçons avaient changé. Apprendre l'Histoire pour ne plus commettre les mêmes erreurs, la géographie pour savoir où l'on habitait, que l'on n'était pas seul au monde, qu'il existait d'autres réalités.

Ailleurs.

Les sciences naturelles afin de respecter l'environnement. La physique et les mathématiques pour mieux le comprendre. La musique et le dessin car indispensables.

Travaux pratiques.

Au temps des récoltes, la main d’œuvre ne manquait jamais. Rentrer le bois était devenu un vrai jeu d'enfants. Mais nous savions que le plus grand des dangers restait l'être humain, sa nature profonde. Alors nous avons fait en sorte que chacun puisse disposer de son intimité. Que l'on soit en famille ou bien que l'on vive seul, il était tout à fait possible de suivre ses propres règles, ses propres lois – si tant est qu'elles n'empiétaient pas sur celles des autres. Et surtout, surtout, on ne portait pas de jugement. Jamais.

La tolérance.

A mesure que le temps passait, nous redécouvrions les bienfaits de concepts aussi simples qu'oubliés. Quelques années auparavant sans doute aurions-nous ri de notre naïveté. Désormais, elle faisait notre orgueil. Notre honneur.

Naïfs et fiers de l'être !

A mesure que nous progressions, la nouvelle s’était répandu qu'un autre mode de vie était possible. Et bientôt, nous pûmes accueillir nos premiers immigrés. Des hommes et des femmes dont nous pouvions nous enrichir. De leurs cultures et de leurs façons de vivre, de penser. De toute cette belle différence. Ici, point de conquête ou de victoire, nulle défaite à regretter. Les mots. On oublie trop souvent la force des mots. Leur terrible puissance. Rayez de votre vocabulaire « ennemis » et il ne vous restera alors plus que des « amis ». « Malheur » et vous ne connaîtrez plus que le « bonheur ».

C'était aussi simple que ça.

A brotherhood of man,

Imagine all the people

Sharing all the world...

Imagine tous les peuples se partageant le monde. Plus de privation ni de privatisation. Plus de misère. Le partage comme règle. L'entraide comme valeur. La solidarité. La force des mots, la puissance des idées. Celle de cette fraternité des hommes enfin devenue possible.

Tu vois, mon enfant, au final, c'était aussi simple que ça. Il nous avait suffi d'écouter les paroles d'une chanson et de les appliquer à la lettre.

Rédigé par JP Favard

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